03.11.2007

Fête des voisins

Le congé de maternité est une parenthèse tout à fait spéciale dans le cours ordinaire de la vie : on a du temps. Mais, de ce temps, la maîtrise vous échappe, de sorte qu’on est toujours pris de court soit par le manque de temps, soit par le cadeau inattendu d’une paix de deux heures. Comme tout cadeau surprise, il n’est pas toujours aussi bienvenu qu’on pourrait le croire… puisque, bien sûr, on n’a rien prévu pour remplir ce temps qui, par défaut, est donc vide. Bien sûr, la première idée qui vient à l’esprit c’est : profitons-en pour dormir ! On conseille vivement aux jeunes mamans de roupiller dès qu’elles ont un instant de répit.

En théorie c’est un bon plan ; après tout, un petit bébé dort dix sept voire vingt heures par jour (si je me souviens bien. C’est, en tout cas, au moins deux fois plus qu’un adulte normalement constitué.) Alors comment les jeunes mères se débrouillent-elles pour avoir de tels cernes ? On se le demande. Dix-sept heures de dodo, cela ne suffit pas encore à ces feignasses ?

 

Ce qu’on oublie de préciser, c’est qu’on peut mettre le réveil pour passer de l’état de sommeil à celui de veille, mais pas l’inverse. Si je prends mon propre exemple : il me faut en moyenne une demie-heure pour m’endormir le soir, à l’heure normale de coucher d’un adulte qui va bosser le lendemain (disons entre onze heures et minuit). A ce chiffre, qui s’applique en temps normal, il convient d’ajouter avec un bébé d’un mois, une durée indéterminée de cogitation sur le thème « vite faut que je dorme, merde je dors pas encore ». Parce qu’on ne sait pas de combien de temps on va disposer. Or rien n’est moins propice à l’endormissement que la hâte de dormir… rajoutons donc un bon quart d’heure, en étant optimiste.

Mais le calcul n’est pas terminé : je parlais ici d’un moment de la journée où il est naturel de dormir, parce qu’on a l’habitude de se coucher à cette heure-ci. Prenons maintenant une heure au hasard, une heure à la con ; par exemple onze heures du matin ou six heures du soir. Votre paquet hurlant vient de manger et, au lieu de faire une scène, s’assoupit paisiblement. Vous n’en revenez pas. Vite vite, il FAUT dormir. Vous fermez les yeux, les volets, débranchez le téléphone, mettez les boules Quiès…

Une heure après, vous ne dormez toujours pas, et le bébé, lui, ne dort plus.

 

Alors, que faire de ce temps incertain, jamais acquis, parfois donné ? Souvent, rien ou pas grand-chose. On range trois chaussettes, on ne peut pas dormir mais on est crevé alors on a du mal à lire ; on regarde une connerie à la télé, toujours possible quel que soit l’état de fatigue mais mal de tête garanti en fin de journée. Puis ça n’occupe pas vraiment le cerveau. Il reste quelques neurones pour cogiter. Ces cogitations brumeuses ne sont pas toujours des plus réjouissantes. Et c’est de cela que je voulais parler dans cette note. On y arrive.

 

Je suis assise dans les tréfonds de mon canapé, le jour décline, j’ai revu toute la saison 3 de « Six Feet Under » pour la enième fois. La petite dort dans mes bras, mais hurle dès que je la pose ; encombrée comme je suis, je me trouve plus ou moins immobilisée. Et je pense.

Au début ce sont des pensées claires, précises et sans grand danger : listes récapitulatives des choses à faire (mettre un surgelé dans le micro-onde, laver le biberon, appeler la pédiatre… ). Puis je pense que penser à ça est en soi déprimant et témoigne de façon criante du rétrécissement de mon existence. Je pense que c’est provisoire, mais que ce provisoire me paraît éternel. Je pense qu’on est vraiment seule quand on est une maman chez soi. Que peut-être, si j’habitais le cœur de Paris, je verrais des gens, ce serait plus gai…

Mais pourquoi ne me suis-je pas fait d’amis ici ? Et d’ailleurs, si j’y réfléchis en toute honnêteté quelques minutes, à Paris non plus je ne me suis pas fait de nouveaux amis depuis des années. Alors je pense à Londres, à ma vie là-bas et à la facilité avec laquelle je m’y suis fait des relations. Pourquoi était-ce si facile là-bas, pourquoi est-ce difficile ici ? Le statut d’étrangère, sans doute, m’était favorable. La vie en colocation. Et moi, différente, plus ouverte, plus en recherche, moi qui avais tout simplement davantage besoin de rencontrer des gens.

Je regarde l’heure. Dix minutes que je ressasse tout ça et je n’ai guère progressé. Silence total, dehors comme dedans. Heureusement, la fatigue aidant, les idées se transforment peu à peu en rêvasserie. La rêvasserie en succession d’images sans cohérence… puis, je m’endors.

 

Une demie-heure plus tard, les « hein, hein » de plus en plus insistants du petit paquet me réveillent ; j’émerge difficilement de mon coma et il me semble que je n’ai pas dormi du tout. Six heures déjà, il fait grand nuit… qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ? De toute façon, j’ai un problème : il n’y a plus de pain dans le congélateur.

Les yeux à moitié clos, serrant ma fille contre moi à l’aide d’une grande écharpe, je me dépêche dans le noir et dans le froid jusqu’à la boulangerie. La petite est contente, elle en oublie de pleurer. Sur le chemin du retour, je croise une jeune femme avec un bébé dans sa poussette ; l’air vif m’a suffisamment réveillée pour que j’aie la présence d’esprit de remarquer qu’il s’agit de notre nouvelle voisine du dessus, et le ressassement sombre de tout à l’heure m’a laissé au cœur un vague désir de socialiser. Je me présente, elle est enchantée, elle m’invite à prendre un café chez elle le lendemain. Et là, je rentre chez moi, avec le sentiment que la vie peut être légère, finalement.

 

26.10.2007

Ulysse

Avant-hier, il faisait encore très beau, même si c’est difficile à croire aujourd’hui. D’habitude, je me contente de contempler notre jardin depuis le canapé du salon, en songeant que c’est vraiment très joli ces couleurs d’automne et que ce serait en théorie bien agréable d’aller marcher un peu dans le parc voisin ; mais rien qu’à l’idée de sortir le bébé de son couffin, au risque de le réveiller, de l’emmitoufler, de l’installer dans la nacelle, de me chausser, d’enfiler une veste, de chercher mes clefs au fond de mon sac (Issey Miyake, super joli mais pas très pratique car dépourvu de poches)…

En général, après avoir pensé à tout ça, je m’enfonce un peu plus profondément dans les coussins et j’allume la télé.

Cependant, un vague sentiment de culpabilité gâche un peu mon plaisir. Ce sentiment était-il plus violent avant-hier que d’ordinaire ? Ou le soleil plus vif, les feuilles plus dorées ? Même depuis le fond de l’abîme d’épuisement dans lequel je me vautre depuis bientôt trois semaines, je n’ai pu ignorer l’appel de la Nature.

Et la Nature a tenu ses promesses : oui, le parc était magnifique, et désert qui plus est –en semaine, à trois heures de l’après-midi… mais alors que je m’escrimais à retenir la poussette dans une descente particulièrement forte, consciente qu’il me faudrait ensuite effectuer le trajet en sens inverse –ou par un autre chemin, peu importe ; de toute façon il me faudrait regagner les mètres que j’étais en train de perdre-, je me sentais gagnée par l’impression dérangeante que ça ne fonctionnait pas : l’air vif, la beauté des arbres centenaires (je n’y connais rien, ça peut être des érables comme des marronniers), le chant des oiseaux, la poésie de ma solitude (je ne compte pas la petite demoiselle, qui roupillait ferme dans le landau) ; ça ne fonctionnait pas.

Je regardais autour de moi, par devoir plutôt que par goût. Et je pensais : c’est beau, mais je ne sentais positivement rien. En fait, je devais bien l’admettre : je m’ennuyais. Pourtant, au fond de moi, quelque chose me disait que j’aurais pu choisir de supporter cet ennui. Que ça aurait pu devenir, même, presque plaisant. Que c’était une décision. Et ça m’a rappelé une situation toute différente, et pourtant similaire : ma tentative de lecture d’Ulysse, de Joyce. J’avais peut-être dix-sept, dix-huit ans ; mon père ne tarissait pas d'éloges à propos de ce livre, ma mère en revanche disait ne jamais avoir pu dépasser la dixième page.

Dans la petite chambre que je partageais avec ma sœur chez mes grands-parents à Marseille, ayant terminé l’unique autre bouquin que j’avais mis dans ma valise (je fais ça parfois, je ruse avec moi-même pour m’obliger à lire quelque œuvre édifiante qui me rebute à priori mais dont je sens que c’est pour mon bien), j’ai décidé de m’y coller.

Ce roman ne vous prend pas en traître, je dois dire : c’est chiant dès le début, et on sent que ça va rester chiant de la même façon tout le long. Je suis arrivée à cette conclusion assez vite. En écoutant ma sœur en train de ronfler, une envie terrible m’est venue de pioncer pareillement. Mais j’avais honte d’abandonner si vite. Je me suis donc forcée à lire encore quelques pages. C’est alors que le bizarre phénomène s’est produit : à un moment donné, je n’ai plus été capable de savoir si j’avais envie d’arrêter de lire, ou non. Je me demandais : y prends-tu plaisir ou non ? Et je ne connaissais pas la réponse.

Je n’étais certes pas captivée par le livre ; je demeurais totalement extérieure (à ma décharge, le suspense n’était pas insoutenable). Mais ce n’était pas franchement déplaisant de lire une phrase après l’autre, sans chercher forcément à les relier l’une à l’autre ; c’était un peu comme lire de la poésie : ça ne menait nulle part, il n’y avait pas d’objectif mais c’était plutôt joli. Comme de marcher sans but dans la nature.

Réfléchissant à ça tout en lisant –bizarrement, le fait de réfléchir à ma façon de lire ne m’empêchait pas du tout de le faire- , je sentais, comme avant-hier dans le parc, que j’avais le choix. Je pouvais accepter cet ennui paisible et poursuivre ma lecture, ou refermer le livre en sachant que je ne ferais pas de seconde tentative.

A ma grande honte, j’ai opté pour la première solution –la mauvaise voie, celle de la facilité. Et j’ai fait la même chose avant-hier : au bout d’un quart d’heure, j’ai fait demi-tour et je suis retournée me vautrer sur mon canapé.

Comme quoi, mariée et mère de famille, je suis restée la même qu’il y a quinze ans. Est-ce réconfortant… ?

17.10.2007

A la demande.

Eh bien, moi qui pensais avoir tout le temps ce matin de causer premier roman et galères de (tentative de) publication, voilà que depuis sept heures, je suis monopolisée par Bébé. La petite demoiselle ne me laisse pas de répit, et je suis bien en peine d’interpréter ses pleurs répétés. A défaut de la comprendre, je la nourris, et il semble que ça la calme… pour quelques minutes. Ah là là, les joies de l’allaitement « à la demande »… mais il paraît que c’est ce qu’il faut faire, tous les pros de l’allaitement au sein le disent ; alors j’essaie de me montrer obéissante, de faire taire la petite voix au fond de moi qui revendique un peu de liberté… !

Je veux bien passer la moitié de mon temps avec la gosse suspendue au mamelon, mais je voudrais être sûre de disposer dans la journée d’une heure entière avec l’usage de mes deux mains ! Soixante minutes de suite, sans interruption ! Voilà qui semble raisonnable comme exigence. Non ??

Eh bien non, car de nos jours les jeunes mamans sont supposées être aux ordres de leur Paquet Hurlant. « A la demande ».Voilà qui résume tout le problème. Etre soumise, toute la journée (et je ne parle pas de la nuit) aux besoins impérieux d’un petit être de cinquante centimètres. Et en plus, vous a-t-on bien expliqué à la maternité, « un tout-petit est incapable de différer ses besoins, on ne peut pas le faire attendre. » Autrement dit : au moindre cri, quoi que vous soyez en train de faire, précipitez-vous (et débrouillez-vous pour satisfaire le besoin exprimé par le cri en question. Si vous êtes une bonne mère, vous avez appris à décoder le sens de ce cri.

Est-ce un geignement ? un gémissement ? un grognement ? pleurs de faim, pleurs de rage, pleurs d’angoisse ? Euh… personnellement, je trouve qu’elle pleure toujours pareil. Mais je dois être une mauvaise mère.)Bon, je parlerai écriture et édition plus tard ; le timide « hein ! hein ! » que j’entends ne va pas tarder à se transformer en sanglot éperdu… ma demie-heure de grâce expire.