07.03.2008
Un vrai travail
Je vous l’ai dit : j’ai repris la Real Life. Mais que recouvre exactement ce concept ? Qu’est-ce que la Real Life en entreprise ? Ce post est spécialement destiné à ceux qui se posent des questions concernant leur orientation –aurais-je dû faire ingénieur plutôt que prof de français ? Qu’est-ce qu’un vrai boulot dans une vraie boîte, vu de l’intérieur, sans hypocrisie ? Je vous tout vous dire. Une petite précision : je me limiterai ici au contexte des grandes entreprises. Le cas des petites boîtes est tout à fait à part.
Quand on débute dans une grande entreprise, une des premières interrogations à laquelle on est confronté est : qu’attend-on de moi ici ? Non en fait c’est la deuxième, la première étant : est-ce que je vais retrouver le chemin de mon bureau tout(e) seul(e) dans ce labyrinthe –même question pour les toilettes, la cantine, etc.
Disons que c’est la deuxième semaine et que vous avez réussi à imprimer les trajets essentiels. Arriver jusqu’à votre table chaque matin ne constitue donc plus un challenge digne de ce nom. Faisons l’hypothèse que les services administratifs, logistiques et informatiques sont suffisamment réactifs pour que vous n’ayez plus trop d’emmerdes à régler de ce côté-là –vous avez signé les papiers idoines, vous avez une chaise à roulettes correctement réglée, un téléphone et même un ordi qui marche, avec un accès internet en prime, limité hélas par le firewall de la boîte. Bon.
Maintenant vous êtes devant votre ordi, tous vos sens en alerte maximale ; on vous a expliqué qu’on comptait sur votre intelligence aiguisée pour démêler d’inextricables problématiques, rétablir une communication saine entre votre voisin de droite et celui de gauche qui appartiennent à des services rivaux alors qu’ils devraient bosser ensemble, en résumé, pousser l’entreprise dans la bonne direction, celle de la productivité maximum qui devrait lui permettre de relever le grand défi de la Convergence de l’Internet et de la Téléphonie.
Ça a l’air vachement glamour comme mission, vous êtes fier d’avoir été choisi(e) pour la mener à bien. Seulement voilà : il ne se passe rien. Personne ne vous sollicite.
Au mieux, on vous a filé quelques centaines de pages de doc à lire, en précisant : « prends le temps de monter en compétence, on te laissera tranquille les premières semaines… profites-en, hein, parce qu’après, ce sera à fond ».
Au pire, on ne vous a rien donné à lire et c’est à vous d’aller harceler le chef de service pour qu’il vous donne de quoi bosser. « Ok, ok je t’envoie ça », dit-il, l’air d’avoir envie de se débarrasser de vous –ce même type qui tenait tellement à vous recruter.
Suit un mail dépourvu d’objet, ne contenant qu’une succession de liens sans explication. Et quand vous cliquez sur l’un de ces liens, ça ne marche pas bien sûr car vous n’avez pas monté le bon disque réseau, et d’ailleurs vous ne pouvez pas car on a oublié de vous attribuer les droits. Vous voilà contraint de déranger de nouveau le mec.
« Ah oui, j’ai oublié… faut que je fasse une DMI à la DISU, pour que tu aies les droits d’accès à tous les répertoires de la DOI », dit-il en poussant un long soupir. Vous aurez les droits une bonne semaine plus tard. En attendant, comme vous n’osez plus déranger personne, et qu’on ne vous demande rien, vous surfez sur l’intranet de la boîte en essayant de comprendre son organisation interne. Vous apprenez par cœur quelques diagrammes obscurs, ça vous rappelle le schéma de la morphologie de l’abeille que vous aviez dû vous coltiner en cours de biologie ; vous retenez également quelques acronymes parmi les centaines utilisés régulièrement au sein de l’entreprise. Quand vous avez enfin accès au fameux disque partagé et donc aux documents à lire, votre motivation est déjà légèrement émoussée.
Comme nous n’allons pas détailler chaque jour de chaque semaine, je me propose de faire un petit résumé. Certains d’entre vous reconnaîtront peut-être leur histoire, O combien banale.
Faute d’oser imprimer plusieurs centaines de pages, parce que c’est nuisible à l’environnement et à la politique de restrictions budgétaires de la boîte, vous passez quelques temps à vous abîmer les yeux sur votre écran, luttant contre une torpeur de plus en plus difficile à repousser, d’autant plus que vous avez souvent l’impression de relire les mêmes choses –ce qui est exact. Ou encore, de lire des assertions complètement incompatibles –ce qui est aussi exact. Le pire, c’est que vous n’osez pas arriver plus tard ou partir plus tôt que les autres, ceux qui semblent avoir un vrai travail, parce que vous venez d’arriver et ça la fout mal.
A force de faire chier les gens, on finit par vous inclure dans quelques réunions de projet et même, on vous attribue des tâches. Vous êtes heureux : enfin, c’est arrivé ! Enfin vous allez pouvoir faire vos preuves dans cette fichue boîte.
Ce matin-là, vous avez moins de mal à vous lever que d’habitude et à peine arrivé, vous vous y mettez avec enthousiasme. Jusqu’à ce que vous réalisiez que, une fois tous les emballages enlevés, votre mission toute nue se résume à appeler un type pour lui dire : « Y’a pas assez de mémoire sur le serveur, faudrait 16 gigas au lieu de 8 ». « OK, pas de problème », fait le mec. Vous raccrochez, le cœur serré. D’accord, le type ne va certainement rien faire et il faudra le relancer, et ensuite vérifier que le serveur dispose bien de la mémoire supplémentaire ; vous vous collez une tâche sous Outlook pour y penser. Mais bon. Est-ce vraiment là le coeur de votre mission ?
La réponse est oui. Vous en serez de plus en plus convaincu au fur et à mesure des semaines. On vous demande, par exemple, d’organiser une formation : appeler l’assistante pour réserver une salle –tâche plus ardue qu’il n’y paraît car l’assistante vous affirme qu’aucune salle n’est disponible ; il vous faut donc « escalader », affreux anglicisme, auprès de votre chef qui lui-même escaladera auprès de son chef à lui, jusqu’à arriver aux oreilles du chef de centre qui prendra les mesures nécessaires en répétant à l’assistante ce qu’on lui a dit : « projet prioritaire », « formation stratégique », etc. Vous aurez votre salle. Ensuite, il vous faudra consacrer beaucoup d’énergie à obtenir du service informatique qu’ils envoient des techniciens pour établir des connexions réseau dans la salle, connexions que vous devrez tester vous-même. Puis vous effectuerez toutes les réservations d’hôtels pour les personnes d’autres sites venant assister à la formation –ça coûte cher, les secrétaires ; vous ferez en sorte que le formateur ait bien son café en arrivant le matin, et qu’il puisse déjeuner gratos à la cantine –ce qui ne sera obtenu qu’après un copieux échange de mails et beaucoup d’ « escalation » (oui oui, on dit ça), du fait de la politique d’économies drastiques déjà mentionnée qui vous force à apporter vos propres stylos bille.
Organiser cette formation vous aura pris plusieurs semaines. Cela aura été une expérience indéniablement très enrichissante, qui vous aidera à prendre enfin la pleine mesure de ce métier d’ingénieur que vous avez choisi.
La prochaine fois, nous verrons comment tirer parti de ce formidable potentiel de glandouille qu’est la vie en entreprise… en attendant, pour les autres, travaillez bien.
16:56 Publié dans réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : entreprise, travail
17.02.2008
Real Life
Comme le dit si bien Marco dans son dernier commentaire : le problème, c’est la Real Life. Le quotidien, non content de faire chier en tant que tel, demande à être géré. Oui, aller bosser tous les matins vous emmerde profondément, et en plus cet emmerdement ne tombe pas tout cuit ; il faut s’occuper de chercher un boulot. En faisant la part des choses entre l’ennui et les ennuis, puisqu’on aura beaucoup de l’un ou beaucoup de l’autre selon que l’on opte pour un taf prenant ou pour une planque.
La semaine dernière, je suis allée à un entretien d’embauche.
Ça me connaît, les entretiens d’embauche ; avec des chefs de service, des chefs d’équipe, des chefs de projets ; des opérationnels et des pas trop opérationnels, des DRH, avec ou sans questionnaire psychologique, avec ou sans questionnaire technique ; des entretiens plutôt sympas, des entretiens désagréables, des où on sait dès le début que le mec va vous prendre et d’autres où l’on sent qu’on est reçu par politesse ou par obligation mais que le choix a déjà été fait et qu’on vous donnera ensuite des raisons à la con pour ne pas vous offrir le job ; les entretiens obtenus par pote de pote, alors que les RH viennent de répondre à votre lettre de motivation envoyée par la voie standard un courrier tout aussi standard : « Malgré l’intérêt de votre candidature, nous sommes au regret de vous informer que nous n’avons pas de poste actuellement vacant correspondant à votre profil ». On se croirait dans l’édition, ma parole.
Une des formes les plus surprenantes, et heureusement peu fréquente, est l’entretien de dissuasion. Je n’ai rencontré ce genre qu’en une occasion mais je m’en souviens très bien. Voilà comment ça marche : on commence par vous convoquer à une heure à la con –20h30, dans un endroit à la con –la Défense. La scène se passe de préférence vers la mi novembre.
A l’accueil, le vigile appelle le mec avec qui vous avez rancard.
« Asseyez-vous mademoiselle, monsieur machin arrive dans quelques minutes ».
A cette heure-ci c’est tranquille, aucune distraction ; on en est réduit à feuilleter des dépliants sur les performances de la boîte. Le mec se pointe une bonne demi-heure plus tard, vous serre la main sèchement et sans sourire et dit en tournant les talons :
« Bon, on y va ».
Dans son bureau, il désigne d’un geste exaspéré la chaise pourrie où vous pouvez poser vos fesses compressées dans une jupe de tailleur, puis il s’assied et sort d’un tiroir un papier que vous reconnaissez comme étant votre CV.
« Bon.. alors… je vois que vous n’avez qu’un an d’expérience en développement… pas d’architecture logicielle ? Mouais… »
Il soupire bruyamment, ouvre de nouveau son tiroir et farfouille d’une main, l’air simultanément préoccupé et ennuyé (c’est un tour de force), jette sur la table une feuille froissée, referme le tiroir avec violence et, sans vous avoir jeté un regard :
« Alors… votre lettre de motivation… hmm… pas terrible… stages à l’étranger, mouais… tout le monde en a fait de toutes façons… »
Il est vingt et une heure bien sonnées. Vous avez la dalle. Vous frissonnez au souvenir de la bise glacée balayant l’esplanade, que vous devrez affronter de nouveau avec votre petit tailleur et vos talons hauts avant de descendre jusqu’au métro, dans lequel vous passerez une bonne heure avec changements avant de rentrer dans votre appart pourri où il n’y a plus rien à bouffer. Et ce mec est là en train de vous insulter. De deux choses l’une : soit vous êtes super zen et vous souriez en attendant que ça passe, soit vous êtes comme moi : une chaleur désagréable vous monte au visage, vos mains deviennent moites, vous brûlez d’attraper une de vos chaussures et d’en enfoncer le talon dans les prunelles du type, de le regarder se tordre de douleur devant vous. A défaut, vous projetez de quitter le bureau telle une tornade, après un bon claquage de porte. Vous vous levez donc.
« Qu’est-ce que vous faites ?? »
« Je m’en vais. Pourquoi me recevez-vous si vous trouvez mon CV si nul ?? Moi, je viens exprès alors que je bosse super loin, si c’est pour entendre des insultes, merci bien ! »
Et là, le mec vous zieute pour la première fois depuis le début de l’entretien avec une grimace presque souriante et il vous sort :
« C’est un test. C’est pour voir comment vous réagiriez sous pression avec un client. »
Inutile de préciser : vous n’avez pas passé le test.
Il y a des entretiens beaucoup plus marrants. Pas forcément sur le moment, mais après.
C’était dans une certaine banque bien connue, place de l’Opéra à Paris. J’avais posé ma candidature pour un poste dont l’intitulé ne me séduisait qu’à moitié ; mais j’avais décidé de ratisser large, consciente des énormes avantages qu’offrait la banque en question : une rémunération intéressante, des vacances à ne savoir qu’en faire, des congés maternité de six mois pour le cas où il me viendrait l’envie délirante de faire des enfants.
J’ai été reçue par le chef de projet. Il a commencé par me parler du poste (décidément peu prometteur), puis m’a annoncé qu’il allait tester mes connaissances techniques :
« Je vais vous poser quelques questions… ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas grave si vous ne connaissez pas toutes les réponses. »
A suivi une série de questions élémentaires.
« C’est tout fait ça ! Exactement ! Tant de gens tombent dans le panneau ! » S’est-il exclamé alors que je venais d’éviter un piège archi-classique, complètement évident.
L’entretien a duré une heure et demie. Avant mon départ, mon interlocuteur m’a serré la main avec chaleur : « C’était un plaisir de vous recevoir… vraiment… je veux dire, on ne voit pas tous les jours des candidates, ou des candidats d’ailleurs, aussi… compétents ».
Je ne voyais pas non plus tous les jours des chefs de projet aussi enthousiastes à mon égard, et commençais à penser que ce poste n’était peut-être pas si pourri et que je serais bien avisée d’y réfléchir, car travailler pour quelqu’un ayant une si haute idée de mes aptitudes ne pouvait manquer d’être satisfaisant.
En arrivant au bureau le lendemain matin, j’ai allumé mon ordinateur comme tous les jours ; j’avais reçu un mail dont l’objet était : « notre entretien d’hier soir ». Déjà !
Le premier paragraphe était sans surprise : « j’ai été très satisfait… vos compétences techniques… »
Et voilà : il allait me proposer le poste.
« Par ailleurs je dois vous avouer quelque chose : dès que vous êtes entrée dans la pièce, j’ai été saisi… vos grands yeux, comme dans les Mangas japonais… depuis, je ne pense qu’à vous et j’aimerais beaucoup vous revoir. Si vous acceptiez de déjeuner avec moi… »
Plus loin : « Cependant, quelle que soit votre réponse, sachez que cela n’interférera en rien avec la décision concernant votre candidature ».
J’ai essayé de me rappeler la tête du mec. Impossible : il était si quelconque que je ne me souvenais de rien.
« Touchée par votre mail… petit ami… désolée… cordialement », ai-je répondu.
Bizarrement, je n’ai pas eu le poste pour finir.
Mais depuis, je me regarde autrement dans le miroir, cherchant en quoi mes yeux pourraient évoquer les Mangas japonais. Je n’ai pas trouvé encore.
Ce genre de situation est plutôt comique, si tant est que vous ne souhaitiez pas réellement obtenir le poste ; mais je ne voudrais pas donner l’impression fausse que ça arrive souvent. Ce serait tromper le lecteur. L’entretien classique, le plus courant malheureusement, c’est l’entretien chiant.
Jeudi dernier, j’avais rendez-vous à quatorze heures. Ça commençait mal, j’aime pas tellement cette heure-là ; on a un peu le cafard parce que le déjeuner est passé et on a au moins six heures à attendre avant l’apéro, et si en plus, il faut faire la conversation, ça fait sauter la sieste.
Qu’est-ce que c’est sinistre, un bureau. Je ne me rappelais plus bien, depuis le temps que je ne travaille pas –plusieurs mois quand même. Sur le sol, un ramassis de câbles tout emmêlés, courant depuis les prises murales jusqu’aux écrans, unités centrales et téléphones ; des feuilles volantes éparses jonchaient la table, débordant jusque sur les claviers des deux ordinateurs fixes et du portable. Et dire que je me plains du bordel à la maison.
« WSDL…BPEL… métrique pragmatique… processus transverses de bout en bout », marmonnait le mec.
« Hmmm… »
« Centre de coûts… procédures standardisées… professionnalisation de la R et D… »
Tout ça dit avec un sérieux qui ne laissait paraître aucune faille, non, zéro chance de sortir du cadre fixé au départ. Les opportunités de sortir du cadre sont rares, que ce soit en entretien d’embauche ou ailleurs.
Je suis sortie de là avec une drôle d’impression de dédoublement : j’étais rentrée dans le jeu, utilisant les mêmes mots, avec tout autant de sérieux, tout en m’observant de l’extérieur avec une certaine consternation. Mais n’est-ce pas là le propre de la Real Life : vivre jour après jour comme si on jouait une pièce de théâtre et que notre vérité était ailleurs… dans une « Fiction Life », à jamais épargnée par les « métriques pragmatiques » et les « processus transverses de bout en bout ».
11:58 Publié dans réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
23.01.2008
Pour de faux
Suite à la critique de chez Lattès, j’ai décidé de laisser mon roman de côté pour quelques mois. Seulement voilà : pendant que Monsieur glandouille sur mon disque dur, à reposer comme de la pâte à crêpes, je fais quoi moi ??
D’accord, je vais bientôt retourner au taf ; ce qui réglera en partie le problème. Mais j’ai quand même besoin d’un projet personnel en cours… je me suis donc tout naturellement demandé ce que je pourrais bien écrire d’autre.
Je ne sais pas comment procéder pour trouver un sujet. Il y a certainement plusieurs façons –je vous remercie par avance de me livrer vos trucs - mais un moyen simple et immédiat est de chercher dans sa propre vie une source d’inspiration. Cela semble plus facile d’arroser son texte d’un léger filet de nécessité intérieure si l’on a plus ou moins vécu ce qu’on raconte, ressenti les émotions qu’on cherche à transmettre. C’est peut-être un piège d’ailleurs, cette apparente facilité de partir de soi.
Mais laissons provisoirement de côté cette épineuse discussion ; je voudrais parler de Gala courant dans le parc, son Ipod sur les oreilles, à la recherche d’un sujet et réalisant avec horreur la regrettable absence de sérieux au cœur même des moments les plus tragiques de sa vie.
A vingt ans, Gala pèse quarante kilos pour un mètre soixante et onze. Elle est officiellement anorexique. Voilà un super sujet, quoique légèrement passé de mode ; mais on ne sait jamais, ça se tente, de pondre un bouquin de plus là-dessus. A vingt ans, quand on se promène dans la rue sur des bâtons qui n’ont plus ni graisse ni muscles, les gens vous regardent ; certains vous plaignent ; il y en a même qui vous parlent : « Vous avez l’air malade », m’a sorti un jour un inconnu croisé dans Paris.
Je n’avais pas l’impression d’être malade, moi ; juste très mince. OK, je ne me sentais pas épanouie, faut pas exagérer, mais je n’ai jamais vraiment réussi à croire que j’étais, pour de vrai, anorexique.
J’ai vu des tas de psychiatres, dont un grand ponte à l’hôpital universitaire qui me faisait toujours attendre une heure et me gardait un quart d’heure dans son cabinet ; à la fin de l’année il m’a dit avec un grand sérieux : « je peux vous faire hospitaliser ».
Là, j’avais une occasion, ça aurait pu devenir une vraie histoire : l’hôpital, le gavage sous perfusion, l’interdiction de visite des proches, la pesée tous les jours et le contrat stipulant qu’on ne sort pas tant qu’on n’a pas repris un certain nombre de kilos… ça aurait pu, mais j’ai dit : « Non, je ne veux pas. »
A la place, je suis partie au Canada faire mon stage de fin d’études, et je ne sais pas si c’était à cause de la température (moins vingt degrés en janvier) ou de l’isolement qui a réveillé un instinct de survie, mais j’ai pris dix kilos en six mois. De telle sorte qu’en revenant, même si je n’étais pas tout à fait rayonnante, je n’étais plus du tout anorexique. D’ailleurs le regard des gens avait complètement changé ; soudain, nul n’était besoin de s’occuper plus particulièrement de moi.
Quand je voulais me donner de l’importance, je disais : « il y a six mois… un an… deux ans, j’étais anorexique ». J’avais l’impression de bluffer.
A vingt-cinq ans, je suis allée à Amsterdam avec mon petit ami et j’ai acheté des trucs dans la rue, soi-disant de l’extasy. Je me rappelle le petit vendeur black, tout rachitique et minable –lui, il semblait malade pour de vrai. Nous sommes rentrés par le train, les petites pilules rondes emballées soigneusement dans du papier allu, lui-même glissé au fond d’une bouteille de shampoing opaque…
Un soir, à la maison, j’ai pris les deux pilules. Quand mon petit ami est venu me chercher pour aller au restaurant, j’ai dit, en colère : « on s’est fait avoir. Ça me fait rien ce truc. »
Au restaurant, j’ai senti que mon cœur battait plus fort, plus vite ; c’était un peu désagréable. Je n’ai pas pris de dessert.
Très frustrée par cette expérience, j’ai pensé qu’il fallait passer un cran au-dessus. Et si j’essayais une fois, pour voir, de sniffer de l’héro ? Ce serait forcément quelque chose, il était impossible que ça ne me fasse aucun effet. Je ne pourrais pas ne pas vivre une sensation forte. Mettant à contribution une connexion chelou, j’ai obtenu le numéro de portable d’un type qui pouvait faire quelque chose pour moi. Mais avant, il désirait me voir. Je ne comprenais pas bien pourquoi. Nous avions rendez-vous au Luxembourg.
Le type, c’était un camé pour de vrai. Ex-camé, m’a-t-il dit d’une voix mal assurée et trop aiguë. Il était petit et voûté, portait un jean qui moulait ses cuisses maigres. Ses cheveux clairsemés et longs lui pendaient dans le cou, un drôle de cou de fille, sans pomme d’Adam, son visage était ridé comme celui d’une petite vieille ; pourtant on voyait qu’il n’avait pas trente ans.
Nous nous sommes assis sur un banc, il a commencé à me poser des questions. Il parlait très lentement. Un peu comme un ivrogne. Mais son haleine ne sentait pas l’alcool.
« J’ai mis des années pour … euh… m’en sortir, tu vois ? Alors je voudrais être sûr que toi, tu… enfin je peux t’en avoir mais… »
Le discours était confus mais l’intention claire : il me faisait passer un entretien avant de décider si oui ou non, il allait m’en vendre.
« Bon… j’vais réfléchir », a-t-il conclu.
Il a proposé de me ramener chez moi en voiture. Dans une 4L pourrie et dépourvue de ceintures, nous avons fendu les rues du cinquième à une allure démente, grillant toutes les priorités et quelques feux rouges ; il conduisait tourné vers moi, continuant à me parler, nullement ému par le trottoir qui se rapprochait.
Quand on n’a pas de nouvelles suite à un entretien d’embauche, que dit le guide du demandeur d’emploi ? Laisser passer quelques jours puis appeler. Ce que j’ai fait. En vain. Injoignable. Je laissais des messages, il ne me rappelait pas.
J’ai dû contacter ma connexion chelou et lui demander de prendre contact pour moi en espérant qu’il aurait davantage de succès.
« Il ne veut pas t’en vendre », m’a-t-on appris une semaine plus tard. « Il a peur que tu deviennes accro… il a des scrupules. »
Et voilà. Là encore, c’était pour de faux. Il n’allait rien m’arriver.
A trente ans, j’étais vaguement embringuée dans une relation de toute évidence sans avenir aucun –une de plus- avec mon boss de chez Liffe, faux écrivain et vrai alcoolique ; nous nous sommes retrouvés au pub un soir après le boulot. J’étais un peu déprimée, je me suis plainte de ma vie qui n’allait pas comme je voulais (je ne sais plus au juste quelle était la raison de mon mécontentement). Trouvant qu’Alan n’avait pas l’air de me prendre bien au sérieux j’en ai remis une couche.
Vient l’heure de la fermeture du pub ; Alan et moi nous séparons devant le métro et je prends les escaliers roulants pour descendre sur le quai. Arrivée en bas, je me retourne à demi et qui vois-je ? Alan qui me regarde d’un air préoccupé. Je m’apprête à lui faire signe quand je comprends soudain : il a peur que je me jette sur les rails, tellement j’ai fait ma désespérée. Il s’apprête à courir vers moi pour me sauver au moindre geste suspect. Alors moi, je continue dans mon rôle : je me rapproche du quai, prends un air mélancolique, les mains dans les poches, à demi-penchée vers la voie… évidemment, quand le métro arrive, je monte dedans et Alan se détourne pour quitter le quai. Et il ne se passe rien.
Un an plus tard, je me suis lancée dans une aventure qui aurait dû, selon toute probabilité, apporter une solution au moins provisoire à mon problème : un voyage au fin fond du Tibet, une ascension à plus de sept mille mètres... eh bien, je ne vais pas rentrer dans le détail parce que cette note s'allongerait démesurément, mais il suffit de dire que cette expérience m'a laissé la même impression de faux que tout le reste.
Je reste, obstinément, en-deça d'une certaine limite.
Voilà pourquoi je suis condamnée à écrire des histoires superficielles, bâtardes, à demi comiques : je vis pour de faux. Comment écrire pour de vrai ??
17:54 Publié dans réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
22.01.2008
So British part 2
Un certain nombre de mes lecteurs m’ont fait remarquer que ma « francitude » n’était pas convaincante. Peut-être ai-je encore une chance de m’en tirer avec les honneurs en démontrant la « britishude » de David ? Hein ?
Allez, soyez sympa ; je viens de me prendre dans la tronche une critique pourrie de chez Lattès -pourrie dans le sens où elle remet en cause l’esprit même de mon roman, et m’incite fortement, si je persévère dans l’espoir d’être publiée, à tout réécrire, ou à peu près. En gros on m’explique gentiment que le contexte de mon récit (haute montagne) fait au lecteur une promesse implicite, qu’il s’attend à de grands frissons, du danger, des aventures palpitantes, et au lieu de cela je lui sers trois narrateurs ennuyés qui ne pensent qu’à leurs petits maux et à leurs problèmes de cœur tout en se traînant d’un camp à l’autre. Je pensais faire dans le genre décalé, mais il semble que ce ne soit pas satisfaisant à la lecture… j’ai donc le choix entre :
1) réécrire en faisant du Frison-Roche,
2) lâcher l’affaire complètement,
3) accentuer le côté décalé en espérant que l’aspect parodique amusera le lecteur sus-mentionné (qui est décidément bien pénible), et compensera l’absence de morts, de chutes dans les crevasses, de sacrifice héroïque.
Donc par pitié, sur ce blog, dites-moi des choses comme : « Histoire parfaitement conçue, répondant exactement aux attentes du lecteur ! »
Je blague, évidemment (je précise puisqu’il semble que l’humour subtil de second degré avec lequel on est convaincu d’avoir écrit en tant qu’auteur ne soit pas toujours évident à la lecture… !)
Revenons un peu à mon David. Souvenez-vous : il m’a larguée devant chez moi comme un colis encombrant, et est rentré chez lui très certainement soulagé par ce délestage.
Une fois seule à l’intérieur, le gouffre entre mes attentes et le désastre de cette soirée m’est apparu dans toute sa béance ; j’ai eu un moment de désespoir intense et j’avais le choix, je pouvais tomber dedans ou le combler, alors j’ai sorti toutes les glaces que je gardais précieusement au congélateur.
Vanille, noix de pékan et rhum-raisin ; le tout agrémenté de chantilly en bombe. J’ai fait un café, je me suis mise à table dans le noir ; j’ai tout mangé et tout bu avec lenteur, l’esprit de plus en plus vide et l’estomac de plus en plus rempli.
Repue de crème, abrutie de sommeil, je me suis traînée dans les escaliers jusqu’à ma chambre et me suis effondrée toute habillée sur mon lit.
David s’est muré dans un silence obstiné plusieurs mois durant, laissant sans réponse le petit mail apaisant que je lui ai envoyé le lundi suivant. Je n’en ai pas été très étonnée. Ni vraiment triste d’ailleurs ; j’étais suffisamment occupée avec Mike.
Mes chances de revoir David allaient s’amenuisant ; mais un soir de la fin janvier, à une conférence donnée par l’alpiniste célèbre Joe Simpson, qui a tout à fait compris, lui, la soif de son lectorat pour les aventures extrêmes et ne se prive pas d’en mettre des tartines dans le genre, qui vois-je, assis très droit à quelques rangées derrière moi et fixant l’estrade de ses petits yeux bleus avec un sérieux inimitable ? David en personne.
Que faire dans ces cas-là ? Il était tentant de prétendre ne pas l’avoir remarqué. D’ailleurs peut-être m’avait-il vue et faisait-il semblant de son côté.
Mais soudain, ses yeux se sont trouvés plantés dans les miens et il a eu un sourire de surprise heureuse, comme s’il était content de me voir. A la fin de la conférence, cependant que la foule compressée s’évacuait lentement par les allées menant aux sorties, il a fait à contre-courant les quelques mètres qui nous séparaient :
- Bonjour. Quelle bonne surprise !
- Euh… oui, c’est plaisant de se revoir comme ça…
Je marchais sur des œufs. Et si j’allais lui faire peur encore ? Surtout ne pas poser la question qui me montait aux lèvres : « Et pourquoi tu n’as pas répondu à mon mail ? Hein ? »
J’ai réussi à me retenir.
- Je suis avec des amis mais… nous allons tous au pub, ce serait un plaisir si tu voulais bien te joindre à nous, a demandé David.
Décidément, il n’avait pas changé : ces manières, cette politesse parfaite que j’avais prises pour un intérêt tout spécial… je devais faire attention à ne pas me faire avoir une seconde fois. Mais aller au pub avec ses potes ne semblait pas démesurément risqué.
Nous avons passé un bon moment. Un très bon moment, même. Il pleuvait dehors ; David me tenait par le bras, serrée contre lui sous son parapluie. Nous marchions lentement vers le pub. Les « amis » parlaient entre eux. David et moi entretenions une conversation légère mais qui semblait intime et particulière. C’était comme si rien n’avait eu lieu ; comme si j’avais rêvé cette soirée chez lui et le malaise subséquent.
David m’a raccompagné à White City ; je savourais le plaisir de me retrouver à l’intérieur de cette voiture alors que l’ambiance était si détendue, tellement à l’opposé du trajet dont j’avais le pénible souvenir. Il s’est arrêté dans la petite impasse déserte où se trouvait la maison. Toujours dans l’idée de ne pas l’effrayer, j’avais déjà ouvert la portière en prenant garde de ne pas mentionner un possible rendez-vous quand David m’a dit :
- Tu sais ce que nous pourrions faire, si cela te tente naturellement, c’est passer un week-end dans le Lake District.
- Ah bon ?? Mais… tous les deux, tu veux dire ?
- Oui, tous les deux… si tu veux, bien sûr.
Il a rougi et fait son sourire agrémenté du petit bruit de salive qui m’avait irritée parfois, mais que je retrouvais avec plaisir.
- Ce serait bien pour toi. Tu as besoin de t’entraîner… tu pars fin mars, il faut s’y mettre. Je ne veux pas dire que tu n’es pas assez entraînée, je suis sûr que tu l’es, mais ça pourrait être bien quand même, on n’en fait jamais trop…
Le pauvre, il s’empêtrait dans ses justifications. J’ai eu pitié.
- David, ce serait parfait, ai-je conclu en posant la main sur son bras.
Il a rougi encore plus fort.
Le jour de la Saint Valentin, j’ai reçu cet énorme bouquet de roses à mon bureau, de la part de David. D’abord j’étais si déçue qu’elles ne viennent pas de Mike que je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à cette blague de mauvais goût que me faisait l’univers. Ce type qui ne me plaisait qu’à moitié, qui m’avait de plus snobée pendant des semaines… et il m’envoyait des roses ? Alors que l’autre, qui ne pouvait terminer un mail sans écrire « I love you », n’était même pas fichu de me téléphoner.
Quelques jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil … de David.
- Il faudrait que je te demande quelque chose. Je vais réserver l’hôtel pour notre week-end et… c’est un très bon hôtel, n’est-ce pas… vraiment près des montagnes…
Il a digressé pendant dix minutes avant d’en venir à l’objet de son appel :
- Voilà, je peux réserver deux chambres ou une seule. Et si je prends une seule chambre, je peux demander un grand lit, ou deux lits simples. Alors…
- Alors ? (petit plaisir de le sentir si gêné.)
- Eh bien… qu’est-ce que tu en penses ? (bruit de salive particulièrement agaçant dans le combiné.)
- J’en sais rien, moi. Tu fais comme tu veux.
J’ai raccroché, en colère contre cet indécis qui n’en finissait pas de me demander mon avis. J’avais vaguement conscience de me tromper et d’être en tort : au fond, j’avais raccroché au nez de David parce que j’étais furieuse contre moi-même de ne pas réussir à faire un choix, trop engluée dans mon histoire d’amour avec Mike. Je pensais avoir fâché David.
Mais pas du tout : « tu as raison. C’est à moi de décider. Je réserve donc une chambre double, avec un seul lit. Si toutefois tu n’étais pas d’accord, merci de me le dire rapidement afin que je change la réservation. Encore désolé de m’être montré aussi hésitant… », m’écrivait-il.
Quel brave type. Je ne pouvais guère m’accrocher à ma mauvaise humeur.
Le soir de notre arrivée, le temps était épouvantable. Nous roulions sous la pluie depuis plusieurs heures et il était tard.
La chambre était grande. Un peu rose, un peu moche mais confortable. Le lit faisait au moins 180 cm de large. Tant mieux. N’ayant toujours pas réussi à décider de ce que je voulais, j’aimais autant avoir la possibilité de me réfugier au bord, loin de tout contact.
Je me suis glissée dans les draps à côté de mon compagnon. Il était un peu ridicule avec son pyjama rayé. Très anti-sexe.
Jusque là, nous ne nous étions pas touchés et je ne savais que faire.
- Bonne nuit, a dit David en éteignant sa lampe.
- Bonne nuit.
Nous étions dans le noir le plus complet quand j’ai senti un bras froid et mou comme une limace se glisser autour de moi, essayant de me ramener vers le centre du lit. Coopérative, je me suis laissée faire, sans grand enthousiasme. Je comparais malgré moi cette étreinte maladroite à la façon que Mike avait de se coller à moi, de m’attraper tout le corps… David m’a embrassée légèrement dans le cou. Je n’ai pas réagi.
- Bon, je crois que je suis fatigué ce soir, a dit David avec un grand tact. Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?
- Non, pas du tout, je comprends très bien.
Me libérant de son bras, je me suis hâtée de migrer vers le bord de la couche. David n’a pas tardé à ronfler. J’ai mis mes boules Quiès.
Il faisait toujours très mauvais le lendemain ; la marche dans les collines désertes était peu plaisante. De plus, David marchait très lentement et je devais l’attendre sous la pluie tous les quarts d’heure. Nous avons sagement décidé de lâcher l’affaire vers midi. Après le déjeuner, David s’est mis à bailler.
- Désolé, a-t-il dit pour la dixième fois de la journée. Je ferais bien la sieste, je crois. Et toi ? Bien sûr, si tu préfères t’entraîner… marcher encore, euh… je t’accompagnerai avec plaisir, a ajouté précipitamment David avec l’air de consentir un énorme sacrifice.
- Non, ça va aller je crois, l’ai-je rassuré.
Et de nouveau, le lit. Nous étions habillés certes, mais la question de la veille flottait dans l’air confiné de la chambre rose : câlin ou pas câlin ? David ne semblait pas d’humeur entreprenante : il m’a rapidement tourné le dos et s’est endormi.
Pas sommeil. Que faire ?
Je commençais à me lasser de l’éternelle correction, de la galanterie, de la raideur. Qu’avaient donc signifié ces fichues roses de la Saint-Valentin ? Un peu de passion que diable !
A défaut de passion, j’ai fouillé ma valise à la recherche de mon livre. Un papier traînait au milieu de mes vêtements. C’était la facture que Mike m’avait envoyée le mois précédent, quand nous avions encore une relation amoureuse qui ressemblait à quelque chose. Elle avait dû glisser de mon bouquin.
Mike me faisait une ristourne de mille dollars et surtout, il avait écrit ce petit mot : « Missing you –Mike ». Succinct, certes, mais je l’avais lu et relu, subjuguée par l’énergie évidente qui se dégageait de cette écriture ferme et pressée. Un homme, un vrai ; pas la chose inerte à côté de moi. Il fallait peut-être lui faire comprendre, à celui-là, qu’il avait de la concurrence. Le rendre jaloux.
J’ai posé la facture sur une petite table, bien en évidence avec le post-it dessus.
David s’est réveillé lentement après deux heures de coma.
- Tiens, si nous allions prendre le thé ?
Logique. Il était quatre heures. David s’est frotté les mains de plaisir anticipé.
Je ne me réjouissais pas spécialement à l’idée de boire du thé, mais sortir de la chambre nous ferait passer devant la petite table ; avec un peu de chance David, qui avait pour Mike une grande fascination, presque une vénération, comprendrait quelle valeur j’avais sur le marché et combien il avait de la chance d’être là avec moi. Il me renverserait sur le lit et on ne parlerait plus de thé.
Je l’ai vu jeter un coup d’œil au papier. Lire le mot… se diriger vers la porte.
- C’est Mike, ai-je précisé inutilement. La facture que m’a envoyée Mike. Pour le voyage.
- Ah oui, je vois, a-t-il dit. Hmmm… un bon thé bien chaud.
J’ai passé le restant de la journée à parler de Mike. D’abord de façon allusive, puis de façon plus claire, puis en enfonçant carrément le clou :
- J’ai passé lé réveillon chez Mike, ai-je précisé.
- Ah, oui, a dit David de son air intéressé et poli qu’il avait toujours. Et c’était agréable ? Avait-il invité beaucoup de gens ?
Il m’a encore demandé ce que Mike avait cuisiné, si sa maison était grande et s’il la louait les six mois par an qu’il ne l’occupait pas.
Je commençais à comprendre que loin d’inciter David à l’action, ma stratégie se révélait des plus refroidissantes. Je pouvais être tranquille : il ne me toucherait plus.
Au matin, de fort mauvaise humeur après une nuit absolument pas torride, je suis allée ouvrir au garçon qui apportait le plateau du petit déjeuner avec un journal :
- Ah non, ai-je dit avec emportement. Remportez ça, on n’en a pas besoin.
J’ai fermé la porte derrière le type interloqué et j’ai porté le bazar jusqu’au lit. David se redressait, les yeux encore à demi-clos. Il a regardé le plateau.
- Mais… il n’y a pas de journal ? Qu’est-ce que c’est que cet hôtel ? Je vais me plaindre à la réception.
- C’est à dire que… j’ai demandé au garçon de le remporter…
- Hein ? Mais pourquoi ? J’aime beaucoup mon journal du dimanche matin.
David semblait terriblement déçu.
Nous avons eu une drôle de journée, à nous regarder en chiens de faïence comme deux étrangers que le hasard a contraint à passer du temps ensemble. Oh, mon compagnon était demeuré parfaitement agréable et arrangeant, mais je sentais que le cœur n’y était pas ; de mon côté, j’ai pris un malin plaisir à le semer dans les collines détrempées.
A quinze heures, nous reprenions avec soulagement la route pour Londres, moi toujours aussi aimable, frustrée d’avoir bousillé ma seconde chance avec David même s’il ne me plaisait pas vraiment, lui toujours aussi « British ».
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21.01.2008
So British, part 1
Cet après-midi, sortant de chez moi pour aller courir dans le parc, je suis tombée sur ma voisine habillée comme un sac, pressée, accrochée à une poussette depuis laquelle sa fille de un an me regardait avec antipathie – cette gosse ne peut pas me sentir, je crois que c’est parce que je suis la seule nana de l’immeuble qui ne gâtifie pas en la voyant. Je n’ai pas un instinct maternel très développé ; à cela s’ajoute le fait que je ne peux pas encadrer cette enfant. Ses façons geignardes, les grimaces qu’elle fait, son air faux-cul…
- Je suis à la bourre, a dit la voisine. Faut que j’emmène Zoé à la halte-garderie. Pendant ce temps j’irai faire les courses chez Champion, après je la récupère, puis faut que je fasse la cuisine, Stéphane a invité des amis, j’ai acheté une sole au marché y’a un super poissonnier tu sais, c’est rare les bons poissonniers, d’ailleurs si tu veux savoir où trouver des poires vraiment exceptionnelles… mais je te laisse, j’suis vraiment la bourre, on s’appelle, hein ?
- Oui, on s’appelle. Moi faut que j’aille acheter du lait à la pharmacie, ai-je dit sans aucun souci de vraisemblance vu que j’étais en short et que j’avais mon Ipod dans les oreilles.
Nous étions tellement dans un rôle que tout ça se disait sans vraiment en avoir conscience, machinalement ; n’importe quelle mère de famille s’adressant à n’importe quelle autre. Ce n’était pas une conversation entre deux personnes, mais entre deux archétypes.
Tandis qu’elle filait vers le portillon de la résidence, je me disais : on essaie à toute force d’être des individus, mais on se passe son temps à se comporter de façon éminemment prévisible, c’est bien triste. Encore qu’on ne s’en rende pas vraiment compte quand il s’agit de soi. C’est beaucoup plus visible chez les autres.
Par exemple, réalise-t-on à quel point on est conditionné par sa nationalité ? Je ne m’étais jamais sentie particulièrement française avant de vivre à Londres. J’y étais depuis un mois à peine quand un autre français (qui lui, s’était expatrié plusieurs années auparavant) m’a fait cette remarque : « Tu es très française ». J’ai été très vexée. Mais cela devait être vrai, puisqu’il est arrivé plusieurs fois que des anglais que je venais de rencontrer s’exclament : « you’re French » avant même de m’avoir adressé la parole.
Je ne sais pas ce qui est tellement français chez moi ; je me vois trop de l’intérieur. Mais je comprends aujourd’hui à quel point les gens sont englués dans des codes, manies, façons d’être et même façons de penser propre à leurs origines et à leur nationalité en particulier. Moi qui ai toujours voulu croire que les gens étaient avant tout des individus…
Naturellement, rien n’est plus parlant qu’un bon exemple et je vais donc raconter une petite histoire à visée toute pédagogique.
Je vivais depuis un certain temps à Londres et j’avais eu un certain nombre de relations amoureuses, mais assez peu avec les indigènes : c’est ainsi, quand on est étranger quelque part, on rencontre d’autres étrangers. Les Anglais qui fréquentent les expatriés sont en général un peu marginaux, eux-mêmes mal intégrés dans leur propre communauté, d’où leur prédilection pour les étrangers qui, moins au fait des codes sociaux, ne se rendent pas compte tout de suite qu’ils ont affaire à un freak et sont, de plus, bêtement reconnaissants quand on leur témoigne de l’attention.
Mais moi, je n’étais déjà plus si étrangère que ça ; je ne tombais pas dans le panneau. En conséquence, je fréquentais assez peu d’Anglais, si l’on excepte ceux avec qui je vivais à White City. Puis j’ai rencontré David.
Avant de partir en expédition dans l’Himalaya avec l’équipe de Mike, j’avais tenu à me renseigner auprès d’anciens clients ayant effectué le même genre de périple. Mike m’avait transmis une liste. Seul David vivait à Londres. Nous étions convenus de boire un verre ensemble pour discuter de son expérience.
Ce soir de la fin Août, j’attendais David en terrasse d’un pub donnant sur Holland Park. Je me demandais à quoi il pouvait bien ressembler. Sa voix était pleine de promesses, grave et profonde, elle prenait ses aises et s’installait dans les phrases comme dans des fauteuils. Je ne le connaissais pas, mais cette voix m’avait donné envie de me blottir. De jeter l’ancre. De me reposer auprès de quelqu’un.
J’avais beau faire celle qui s’en fout, j’en avais assez de ma fière solitude.
- Hi. I’m David.
Dans le contre-jour se tenait un corps grand et massif, qui donnait chaud rien qu’à le regarder. Il ressemblait à sa voix.
En me levant, j’ai constaté qu’il n’était pas aussi grand que je l’avais cru ; et son crâne légèrement dégarni sur le dessus le vieillissait. Mais ce n’était pas laid, c’était touchant et digne. Et il possédait une mâchoire bien carrée, des dents blanches. Quand il regardait au loin, menton en avant et regard d’acier, on aurait dit un général russe surveillant les steppes glacées.
Le sérieux lui allait bien ; contrairement à la plupart des gens, il perdait beaucoup de son charme en souriant. Son visage se colorait curieusement et prenait l’allure d’un vieux papier peint : ça plissait et ça rougissait de partout. Juste avant le désastre, David émettait un petit grognement surpris, d’air et de salive mêlés.
C’était un homme qui n’aurait jamais dû se laisser aller à sourire, ni à quitter son costume. Si je l’avais rencontré sur l’Everest, en polaire et pantalon gore tex, je ne lui aurais probablement pas accordé plus d’un regard.
Nous vidions lentement nos verres en parlant du Tibet, de l’Everest, de Mike, de ses clients. Je me sentais prise d’une grande langueur, dans le soir tombant.
David m’enveloppait toute entière dans ses gestes mesurés et sa pondération rassurante. C’était fluide et facile ; je me sentais comme dans ces restaurants très chics et très chers où tout arrive exactement en temps voulu et comme par magie.
J’ai revu David trois ou quatre fois. Chaque soirée se déroulait exactement comme elle devait se dérouler, sans fausse note, me laissant avec un sentiment assez rare de perfection. Notre intimité progressait avec une lenteur rassurante et correcte, dans une confiance grandissante, raisonnable. David m’a proposé de venir dîner chez lui à l’exact moment où cela devenait la prochaine étape naturelle de notre histoire…
C’était un vendredi soir de la fin septembre.
Lorsque j’ai quitté White City, j’étais sûre de ne pas revoir mes colocataires avant le lendemain matin. J’ai même hésité à glisser une nuisette dans mon sac à main.
David habite près d’Acton. C’est à des kilomètres à l’ouest de Londres. Pour un Parisien ce serait la lointaine banlieue, mais à Londres, c’est pratiquement le centre.
Il m’attendait à la station dans une longue auto grise, discrète et de bon goût, si confortable que j’ai failli m’endormir pendant le trajet.
L’appartement de David était vaste mais curieusement nu : aucune photo, aucun tableau au mur, pas de bibelots, même pas de plante verte.
La salle à manger, brune et noire dans le jour mourant, était particulièrement triste ; les voilages aux fenêtres laissaient passer quelques rayons brumeux qui faisaient une tache glauque sur l’énorme commode à gauche. Au centre une lourde table marron foncé en bois massif occupait pratiquement toute la surface, entourée de quelques chaises à dossier haut et très droit.
La porte voisine donnait sur le salon. La moquette était très rouge, le canapé très vert. Il y avait une table basse avec un dessus en verre, un téléviseur énorme et une bibliothèque en bois sombre remplie de DVDs et de livres de montagne. Aucun soupçon de goût. Rien n’allait avec rien. Quant à la chambre, elle était impersonnelle et confortable, comme à l’hôtel.
David m’a servi à boire ; nous avons discuté dans la cuisine cependant qu’il finissait de préparer les entrées.
Après deux verres, je ne le trouvais plus tellement moche cet appartement, je m’y sentais à l’aise et j’étais encore plus certaine de l’issue de la soirée, d’autant plus que David avait de ces façons de s’approcher de moi pour me parler, presque à me toucher de son grand corps ; et je me sentais fondre, dans la chaleur de sa voix qui hésitait parfois. Il semblait intimidé, c’était délicieux. Je ne parvenais toujours pas à aimer son sourire mais il me venait un certain sens du compromis. Avec un peu de temps je ne doutais pas de pouvoir m’y habituer. Surtout si David continuait de se montrer aussi empressé.
Comme j’avais un petit haut sans manche, et qu’il faisait un peu frais, j’ai esquissé le geste de me frotter les bras pour les réchauffer ; il m’a immédiatement demandé si je désirais qu’il monte le chauffage. A peine avais-je fini mon verre qu’il me resservait avec une promptitude grave.
Je me reposais. Quelle différence avec les rapports d’égalité et de camaraderie que j’entretenais jusque là avec des hommes qui craignaient de me tenir la porte de peur que je les accuse de machisme !
Cette sacro-sainte égalité, c’était appréciable certainement ; mais une parenthèse était bienvenue. J’avais très envie qu’on s’occupe de moi, qu’on me parle doucement et qu’on me manipule comme une poupée fragile. Je me voyais très bien en femme choyée. Je n’aurais plus à me battre, au fond pourquoi aller m’emmerder sur l’Everest si je pouvais trouver le repos ici auprès de David, il me raconterait tout, me montrerait toutes les photos, ce serait pareil, ah oui s’arrêter enfin.
Puis le repas a été prêt, nous sommes passés dans la salle à manger. Je ne sais pas si c’était le froid de cette pièce, ou l’attitude de David, mais quelque chose avait changé. Je n’étais plus protégée par David. Je sentais de nouveau le mordant de ma vie, des relations comptées où chacun donne ce qu’il reçoit, pas plus.
Je n’avais pas faim. J’attendais, toute seule dans ce moment de creux, contre le dossier rigide, que ça se passe. Je chipotais dans mon assiette et je n’étais plus sûre de rien. Le vin était bon et la conversation facile ; pourquoi ça n’allait plus ?
Dans ces cas-là, moi, j’ai un truc : je provoque. Je pose des questions extrêmement personnelles. Parfois ça marche, on ouvre le robinet et l’autre n’en finit plus de se répandre ; ce n’est pas bon pour la relation mais ça sauve la soirée. Du court terme en somme.
- Alors David, tu as déjà eu des histoires sérieuses ?
La question tombait comme un cheveu sur la soupe ; nous n’avions jamais encore abordé le sujet.
David a souri. Sifflement salivaire plus prononcé qu’à l’accoutumée, manifestant sa surprise ; puis, non sans une certaine componction, il a répondu par le récit de sa dernière relation avec une Chinoise qui ne parlait que le Chinois et avait fini par rentrer en Chine.
- Et à part ça ?
- Euh… eh bien c’est tout.
Il a rougi et souri de nouveau avec cet insupportable petit bruit.
J’ai eu un grand moment de découragement. Un goût métallique me montait dans la bouche. J’ai vu très clairement que rien ne serait possible entre David et moi. J’avais envie de rentrer chez moi.
A défaut, j’ai fini la deuxième bouteille de Chardonnay. Pourtant je sentais que la chose raisonnable, la chose à faire, était de cesser de boire et de rester polie et souriante, un peu distante, de ne pas trop tarder après le dîner pour qu’on se sépare dans des dispositions amicales ; puisqu’au fond, ce type ne me plaisait pas.
Seulement, voilà : mon corps attendait quelque chose. Il s’était fait à l’idée, lui. Et l’alcool n’avait rien arrangé.
Je regardais David et malgré moi, j’imaginais la douceur de ses lèvres sous mes doigts ; son sourire heureux, ses yeux éclaircis de jeunesse et d’espoir amarrés aux miens, son visage légèrement penché en arrière… ses lèvres entrouvertes ; de mon index j’en effleurais l’intérieur tendre, vulnérable… nous ne respirions plus… nos corps en attente se rapprochaient imperceptiblement, dans une impatience maîtrisée où grandissait une tension de plus en plus difficilement supportable…
Mon désir gonflait, bouillonnait comme un torrent qui se retient. Je me tortillais douloureusement sur ma chaise rigide, à attendre que David suggère de passer au salon et pensant que, dans la mollesse du canapé, je n’aurais qu’à laisser les choses se faire, qu’à lâcher les eaux pour que ça tombe et on serait tellement englouti dedans qu’il n’y aurait plus de raison.
- Je vais faire un café. Tu veux regarder un documentaire sur l’Everest ?
Encore ? J’en avais jusque là de voir la face Nord sous tous les angles. Mais si ça pouvait le mettre à l’aise, d’avoir l’air de regarder un film.
Il a mis la vidéo en marche. En équilibre instable à l’extrême bord du canapé, nous avions besoin de nos deux mains pour manipuler avec précaution les tasses brûlantes.
J’ai pensé que, si nous laissions passer trop de temps, une gêne s’installerait et nous resterions tous les deux figés comme des briques jusqu’à la fin du film, et c’en serait fini pour ce soir-là.
Je me suis enfoncée dans les profondeurs du sofa, tout en inclinant le buste vers David, d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus. Il s’est penché en avant pour se débarrasser de sa tasse ; j’en ai profité pour m’effondrer davantage et lorsqu’il s’est s’affalé contre le dossier, il n’a pu faire autrement que de recevoir ma tête sur son épaule.
Mais il ne se passait rien. J’étais collée à David et il demeurait tout raide ; j’en avais des douleurs partout à force de me contorsionner.
Enfin il a poussé un long soupir, s’est étiré puis a laissé tomber sur le dossier un bras interminable ; je me suis retrouvée tout naturellement dans le creux de son épaule… un long moment encore ; puis il a laissé pendre sa main, qui s’est trouvée se poser sur moi.
Que tout ceci était long. J’en avais marre de jouer. Mon corps se rebellait ; il exigeait une bouche, des mains, tout de suite. N’importe quoi de chaud et de vivant aurait fait l’affaire.
Toute frémissante j’ai embrassé très doucement la joue à portée de mes lèvres, cette joue large et si proche que je sentais sa tiédeur sur ma peau.
David est resté sans réaction pendant quelques secondes interminables, puis il s’est enfin tourné vers moi, sans me regarder, et il a effleuré mes lèvres de sa grande bouche, maladroitement, brusquement. Je ne lui ai pas laissé le temps d’être trop embarrassé ; j’ai avancé de nouveau mon visage vers le sien, et nous avons enfin eu un vrai baiser.
Soudain la bouche de l’homme est devenue dévoreuse, sa langue me fouillant sans ménagements tandis que je reculais dans le canapé pour me mettre à l’abri. Allait-il me déshabiller sauvagement pour ensuite régler mon sort à même le sol ? J’avais envie et je n’avais plus envie, vaguement dégoûtée.
Mais non, il ne se passait rien ; simplement les baisers s’éternisaient, la langue plus indiscrète encore, la bouche si largement ouverte qu’elle happait une partie de mon menton et menaçait d’engloutir mon nez. Nos baves mêlées me mouillaient tout le visage.
Je me demandais comment nous sortir de là lorsque brutalement, David a décollé ses lèvres ventouses de ma peau. Il m’a regardée avec son petit air gêné.
Il s’est carrément détourné de moi, s’est installé bien au creux du sofa, complètement captivé par le film : c’était la fin et il y avait eu des morts ou, tout au moins, un mort, puisqu’on voyait un corps à moitié pris dans la glace, en train de geler.
Ecœurée mais encore empêtrée de mon désir, j’avais chaud au visage mais froid aux mains, des frissons dans tout le corps et les yeux grand ouverts fixés sur la télévision ; le film n’a pas tardé à s’achever sur une envolée lyrique tout à fait typique et savoureuse, « mais que vont donc chercher ces hommes sur cette montagne hostile ».
David s’est tourné vers moi :
- Il est tard… je devrais te ramener chez toi.
Certes, je ne voulais pas m’embarquer dans une histoire avec lui ; mais quelle humiliation de rentrer chez moi !
- Tu sais, je peux rester ici… dormir sur le sofa ? Par terre… ?
Même si je ne l’ai pas dit, j’étais prête à payer tous les tributs qu’il exigerait et la supplication dans mes yeux ne laissait certainement aucun doute à ce sujet.
- Je préfère te reconduire, a-t-il répondu en bredouillant, tout rouge. Tu peux rester si tu veux mais… je ne suis pas prêt je crois…
Plus de général russe qui tienne ; c’était la retraite de l’armée, à pieds et dans la boue.
Nous sommes donc partis de chez lui, moi muette et sombre comme je sais faire quand je boude. Je boudais très fort. Nous sommes montés dans la voiture, galamment il m’a tenu la portière et tout, il n’osait plus me regarder ; je m’obstinais dans mon mutisme rageur. Il a avancé vers moi une main timide, que j’ai rejetée froidement, sans le regarder.
- Je suis désolé, a balbutié le pauvre homme.
Je suis restée de marbre. Une déesse du silence. Je savais qu’il n’y avait plus rien à faire, que David allait bel et bien me larguer devant chez moi, à White City. J’étais triste comme une pantoufle abandonnée.
Il a arrêté la voiture face à la maison, prenant la peine de faire un détour pour me déposer juste devant. Je suis descendue sans mot dire, j’ai fermé la portière sans la claquer et me suis éloignée d’une démarche altière, sans un regard en arrière.
Bien inutilement, car j’ai entendu la voiture s’éloigner avant même que je n’aie atteint ma porte…
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