09.12.2007

nécessité intérieure, nécessité extérieure

Ce problème de nécessité intérieure me tracasse beaucoup.

Voici ce que conseille Richard Ducousset, directeur général des éditions Albin Michel.

 

 

1)N’écrire que s’il ne peut pas faire autrement, comme le conseillait R.M. Rilke à un jeune poète.
2)Ne publier que s’il ne peut pas faire autrement.
3)N’essayer de vivre de sa plume que s’il ne peut pas faire autrement.
4)Ne se soucier de l’opinion des autres que s’il ne peut pas faire autrement.
5) Et toujours aimer passionnément lire et écrire, quoiqu’il arrive.

 

 

Ça, c’est le mec qui écrit vraiment par nécessité intérieure. Ce qui ne garantit aucunement que la dite nécessité intérieure transparaisse dans ses oeuvres.

Question subsidiaire : a-t-on quand même le droit d’écrire si on peut, en fait, faire autrement ? (Et combien parmi les écrivains publiés répondent à ces critères ??)

 

 

Mais il y existe des éditeurs encore plus intransigeants ; tenez :

 

 

Serge Safran, directeur littéraire des éditions Zulma

1) Il est inutile d’envoyer un manuscrit qui n’a pas nécessité au moins cinq ans de travail acharné

2) Enfin il est inutile d’envoyer un manuscrit pour lequel on ne serait pas près de donner sa vie en échange

 

 

Le 1) encore, bon, ça peut se défendre. Quand au 2)…

Déjà, je ne suis pas bien sûre de comprendre ce que ça veut dire. Donner sa vie en échange de quoi ? De la publication ? Effectivement, ça peut marcher : on choisit une façon retentissante de se suicider, et peut-être que ça fera assez de bruit pour que le manuscrit tout mal foutu qu’on laisse derrière soi attire l’attention d’un éditeur, escomptant qu’un mort vendra mieux qu’un vivant.

Mais quelque chose me dit que ce n’est pas là le sens des paroles de Serge Safran. Je me demande s’il prend la peine de s’assurer, avant de publier un écrivain, que celui-ci est prêt à mourir. Peut-être la lettre d’accompagnement doit-elle simplement le mentionner. « Je suis prêt à mourir pour ce livre ».

Qui veut essayer ?

 

 

Au fond, on en revient toujours à cette question fondamentale : pourquoi écrire, pourquoi publier ? A défaut de nécessité intérieure, peut-être a-t-on une chance du côté de la nécessité extérieure.

Demandons-nous : mon roman est-il extérieurement nécessaire ? C’est à dire : le monde en a-t-il besoin ?

Faisons une expérience : rendons-nous à la librairie du coin, et feuilletons quelques livres. Disons les dernières sorties.

« Après plusieurs années d’exil, Jean-Pierre, de retour à Marly-Geaumont, n’a d’autre idéal que de reprendre la fabrique familiale d’emballages cartonnés. Hélas sa cousine Marie-Joëlle ayant hérité du domaine, voudrait le transformer en gîte. Mais un lourd secret de famille sera bientôt révélé, transformant pour toujours… »

Bon.

«  Vivre un amour fou, est-ce souhaitable ? Dans ce journal intime, aux confins de l’avouable, Armande nous livre son expérience de la passion extrême. L’écriture sobre, raffinée d’ Armande … »

Bon.

 

Ces deux livres vous semblent-ils extérieurement nécessaires ? Le monde a-t-il besoin de connaître le secret de famille de Jean-Pierre et Marie-joëlle, les amours d’Armande - dont le livre possède peut-être, malgré tout, la Nécessité Intérieure. Mais moi, je m’en fous, de la nécessité intérieure d’Armande…

05.12.2007

Nécessité intérieure, seconde partie.

 

Je disais donc : du fond de mon désarroi, j’ai entrevu l’atroce vérité : il fallait tout refaire.

 

Comment se distancie-t-on ?

 

On m’a conseillé de tout réécrire à la troisième personne. Ça ne me disait rien, pour la raison suivante : je préfère lire des romans écrits à la première personne. Et j’ai envie d’écrire un texte que j’aurais moi-même envie de lire (ça a l’air d’une évidence, mais ça ne l’est pas tant que ça.)

 

Bon allez, j’arrête le baratin ; naturellement la vraie raison, c’était la flemme, mais alors une flemme ENORME de tout réécrire avec « elle » à la place de « je ». J’avais l’impression que c’était là un travail considérable, et très chiant en plus. Si j’avais su alors tout le temps que j’allais encore consacrer à ce texte !

 

Donc, pas de troisième personne. Mais comment alors sortir du « moi, je » ? En introduisant d’autres « moi, je ». Trois personnages principaux se dégageaient aisément de mon histoire ; de plus le point de vue des deux autres permettait de montrer mon héroïne de l’extérieur, certains aspects d’elle ou de la situation qu’elle vivait dont elle n’avait pas conscience elle-même.

 

Je me suis mise à l’ouvrage avec ardeur. Seulement voilà : j’ai d’abord omis un point essentiel – il fallait que mes deux autres narrateurs existent. Qu’ils aient des choses à dire en-dehors de leur point de vue sur la vie de mon héroïne. Et ça, c’était un vrai problème. Parce qu’ils ne m’intéressaient pas beaucoup, ces deux narrateurs. Je n’avais pas envie de leur donner une véritable voix et une véritable vie à eux.

 

J’avais donc un roman encore plus bancal, si possible, et toujours concentré autour de mon personnage de départ, vu cette fois de l’intérieur et de l’extérieur ; en somme on parlait d’elle encore davantage. Et en plus, elle est vachement agaçante.

 

Je me suis alors fourvoyée de différentes façons : d’abord, j’ai essayé de rendre mon héroïne sympathique. Il fallait que le lecteur comprenne qu’elle ne faisait pas exprès d’être pénible, elle souffrait la pauvre. Mais ça ne suffisait pas. Moi-même, en relisant le texte, j’en avais marre d’elle et de ses tergiversations incessantes. J’ai pensé la rendre folle. Oui, si elle avait un grain, on lui pardonnerait plus facilement de ne pas savoir ce qu’elle voulait. Et le lecteur pourrait prendre conscience peu à peu de cette folie, qui ne serait vraiment révélée qu’à la fin. Le défaut principal de ce plan est la difficulté de sa mise en œuvre. J’avais visé trop haut ; je n’étais pas capable de suggérer la folie dans l’écriture.

J’ai alors renoncé à cet axe de travail.

 

Si je ne touchais pas à mon héroïne, qu’elle reste tout aussi antipathique, que restait-il comme angle d’attaque ?

Je pouvais jouer sur l’histoire. La dramatiser ; happer le lecteur grâce à un habile scénario. Tuer des gens ; ou tout au moins, les rendre aveugles ; ou encore leur inventer des enfants cachés. Un viol, un inceste. Un passé trouble dont la révélation tragique… STOP – j’allais écrire le scénario de la prochaine Saga de l’été.

Ayant perdu beaucoup de temps à arpenter diverses impasses, je me suis dit que j’allais bien devoir en arriver à ce que je n’avais pas eu le courage de faire au départ : équilibrer mes trois narrateurs. C’est à dire m’intéresser aux deux autres, leur trouver une histoire propre qui donne au roman un rythme, une diversité plus accrocheurs.

Non seulement j’ai dû leur inventer un passé, mais il a fallu leur donner un langage, une façon de s’exprimer qui ne soit pas celle de l’héroïne. Si j’avais su le boulot que ça me demanderait, je ne me serais sans doute pas lancée là-dedans.

 

Après avoir fait tout ça, je soumets mon travail à un lecteur/écrivain/critique (expliqué déjà dans un post précédent), et qu’est-ce qu’il me dit ?

« Votre roman est tout à fait publiable, mais personnellement, je préfère ne publier que des manuscrits dans lesquels on sent la nécessité intérieure ».

 

Donc, si je résume : il faut se distancier, puisque comme Anne Carrière le dit si bien, y’en a marre des écrivains débutants qui essaient en vain de transformer leurs petits malheurs en littérature. Donc, prendre du recul, ne pas parler de soi ; cependant, il faut qu’on sente la nécessité intérieure. Vous y comprenez quelque chose, vous ? Ne pas faire dans l’intime, mais écrire quelque chose d’intimement nécessaire. Moi, je suis toujours aussi perdue.

 




 

03.12.2007

Nécessité intérieure, première partie

Entre sa première version et sa forme actuelle, mon roman a énormément évolué, au point de ne plus présenter que de vagues similitudes avec le texte d’origine.

 

 

Pourquoi ? A cause de certaines critiques. Tout d’abord, celle du Dilettante -j’ai d’ailleurs évoqué leur lettre de Mai 2005 dans un post précédent. On reprochait à mon roman :

 

 

1) Un style « manquant de relief et d’ampleur » (suivait une phrase dont j’admets très volontiers qu’elle est totalement dénuée d’intérêt : « Demain, je dîne avec David ; on verra bien se qui se passera ». D’accord, c’est nul comme phrase, mais il est probable que même dans les livres qui passent pour des chefs d’œuvre, on pourrait en trouver une ou deux du même genre, non ? )

2) D’être « trop narratif »

3) De ne pas présenter de « singularité spécifique », formule dont l’élégance est bien douce à l’oreille.

 

 

Jeune et naïve comme je l’étais alors, je considérais les quelques lignes du stagiaire du Dilettante –dont, à l’époque, j’ignorais qu’il s’agissait probablement d’un ou d’une stagiaire- comme la parole de Dieu.

Rapidement, je les ai sues par cœur ; mais avant qu’elles ne perdent tout à fait leur sens, à l’instar d’une prière, j’ai cherché à les comprendre et à en tirer les enseignements nécessaires pour retravailler mon manuscrit.

 

 

Concernant l’absence de « singularité spécifique », aussi désolante soit-elle, je ne voyais pas bien ce que je pouvais y faire. J’ai choisi de me concentrer sur les deux autres aspects :

 

 

1) Manque de relief et d’ampleur. Aie aie aie. Après y avoir réfléchi, j’ai également laissé de côté ce reproche. Enfin, pas complètement : je me suis bien sûr hâtée de me débarrasser de LA phrase maudite reproduite dans la lettre du Dilettante (d’ailleurs, j’ai carrément supprimé la scène du dîner avec « David », craignant trop la contagion de la médiocrité).

 

2) Roman « trop narratif ». Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire… ? Je me suis raclé la cervelle un moment. J’ai décidé que le problème était la structure de mon roman, trop chronologique. En somme, je racontais une histoire en commençant par le début, en terminant par la fin. De toute évidence, c’était là une faiblesse. A laquelle je me faisais force de remédier : il suffisait de commencer par le milieu, d’introduire le début sous forme de « flashbacks » arrivant tout naturellement dans le cours des pensées de la narratrice. Par exemple : « Miam, ce petit pot de crème au chocolat est succulent. A propos, je me rappelle la crème anti-rides dont je m’étais enduite avant le dîner en compagnie de David… » Bouleversant de vérité, non ?

 

Sérieusement, les « flashbacks » m’ont donné un mal de chien ; pas tant leur écriture que leur insertion. C’est alors que j’ai ressenti la nécessité d’une modélisation plus rigoureuse de mon histoire –d’une modélisation tout court, en fait ; j’ai créé un beau tableau Excel contenant trois colonnes : « Date de la narration », « Présent », « Passé ».

 

 

Renoncer à la structure bêtement linéaire impliquait une réflexion sur la notion de suspens : comment faire en sorte que les flashbacks aient un intérêt pour le lecteur, alors qu’ils racontaient le « passé » ? Il fallait qu’ils éclairent le présent, le rendent intelligible ; ce qui nécessitait de narrer le présent d’une façon un peu mystérieuse, mais pas trop ; rien n’est tant détestable à mes yeux qu’une accumulation de questions dont la réponse est sans cesse différée, c’est là un procédé largement employé mais qui m’agace énormément, d’ailleurs j’en veux beaucoup aux scénaristes de LOST.

 

Assez contente de mon travail, j’ai donné mon texte à un ami de confiance, qui avait lu et apprécié ma première version. Je savais qu’il ne se sentirait pas tenu de m’accabler d’éloges. Il s’est avéré que j’avais bien placé ma confiance.

 

Un mardi dont je me souviendrai toujours, j’avais rendez-vous pour déjeuner avec mon ami. C’était dans une brasserie près de la station Concorde.

 

 

D’abord, je me suis fait attraper par le serveur : pour rejoindre mon ami déjà assis à une petite table, j’avais eu le culot de passer par l’endroit qu’il ne fallait pas –ça gênait le service.

Je trouve assez embarrassant d’essuyer les remontrances d’un étranger devant quelqu’un de connaissance ; ça commençait donc plutôt mal. Ensuite, on aurait dit que ça allait s’arranger : en buvant un petit verre de blanc, nous avons agréablement ragoté sur nos amis communs ; et nous avons continué à le faire en mangeant nos plats du jour.

 

 

Cependant, alors que le repas s’avançait, je commençais à me sentir mal à l’aise ; quelque chose clochait –l’ami ne parlait pas spontanément de mon roman, alors que nous avions convenu de nous voir après qu’il m’avait dit l’avoir fini, et être à même de me faire un retour. Retour qui ne venait pas. Il y avait pourtant, posée là sur la table à côté de lui, une pochette rose qui m’avait accroché l’œil dès le début car elle avait le bon format et la bonne épaisseur pour contenir mon manuscrit.

 

 

Plus je l’attendais en vain, plus la critique de mon ami me paraissait importante, comme si il avait détenu une sorte de vérité fondamentale et objective à propos de mon livre.

 

 

Au dessert, je me suis lancée d’un ton faussement léger :

 

-         Alors, tu en as pensé quoi de mon chef d’œuvre ?

-         Eh bien… pour tout te dire, j’ai préféré la première version.

Mes oreilles se sont mises à bourdonner, une bouffée de chaleur m’est montée au visage.

-         Ah bon ? Mais… pourquoi ?

-         Ben… avant c’était un journal, là c’est… comment dire… un peu bâtard entre le journal et le roman…

 

J’avais en effet choisi la forme d’un journal tenu par le narrateur principal qui se trouvait d’être assez proche de moi et, heureux hasard, d’avoir vécu des événements que j’avais à peu de choses près vécus également. On reconnaît là l’erreur classique de l’écrivain débutant : s’inspirer de sa propre histoire, voire, comme je l’avais fait, raconter sa propre histoire (pas tout depuis la petite enfance ; un morceau ayant un certain intérêt, à mon avis en tout cas, non partagé par le stagiaire du Dilettante).

 

La suite du déjeuner n’a été qu’une longue descente aux enfers, que je ne me remémore pas sans trembler. Mon ami, dont la franchise l’honore, a précisé en quoi ce texte lui avait semblé « bâtard ».

-         Mes commentaires détaillés sont là, a-t-il conclu en désignant la pochette rose.

-         Ah… bon, merci, c’est super gentil.

 

Etrangement, j’ai oublié de prendre la pochette quand je me suis levée pour partir. Je suis retournée au boulot le cœur gros ; j’en ai pas fichu une rame de l’après-midi.

 

 

Que faire ?

 

 

Revenir en arrière était insupportable. Je m’étais donné trop de mal. D’ailleurs, si je l’avais fait, c’était bien parce que ça n’allait pas –sinon le Dilettante aurait accepté mon texte, non ? Oui, c’était ainsi que je voyais les choses à l’époque. Bon, n’empêche que, indépendamment de l’avis du Dilettante, je sentais bien que ce « journal » était une forme faible, facile, qui avait peut-être plu à mon ami en partie parce qu’il avait été amusé de découvrir un certain aspect de ma vie ; cela ne constituait pas un roman.

 

Je me suis rappelé le conseil d'une amie, ma première lectrice : « il faudrait peut-être te distancier. »

 

 

A la même époque, j’ai commencé à surfer sur le Web à la recherche de conseils sur le monde de l’édition ; et je suis tombée sur une interview d’Anne Carrière par le magazine Lire, dans laquelle elle disait :

 

« Le premier conseil que j’aimerais donner aux jeunes auteurs est : arrêtez de confier vos misères à la plume. Les trois quarts des manuscrits que je reçois sont des psychothérapies, non des romans. Et franchement, vos petits problèmes personnels n’intéressent personne. »

Ça calme.

 

J’ai rougi de honte tant j’ai eu l’impression que cela s’adressait directement à moi.

Du fond de mon désarroi, j’ai entrevu l’atroce vérité : il fallait tout refaire.

 

Comment ? Pourquoi ? Ai-je bien fait ? Qu’en ont pensé mes trop honnêtes amis?

Tout sera révélé dans mon prochain post.

22.11.2007

Chose promise...

Enfin, comme promis depuis longtemps, je vais parler des lettres de refus que je reçois depuis maintenant plus d’un mois. En effet, autant se l’avouer carrément : ce n’est pas en les ignorant que je vais les faire disparaître. Bien que ce soit drôlement tentant.

J’ai envoyé mon roman le 26 Septembre : j’ai commencé par le peser sur la balance avec laquelle je pesais la farine et le sucre du temps où je faisais des pâtisseries –une vieille balance, donc. Il faisait un kilo deux cent cinquante grammes. Je me suis rendue à la poste, où j’ai eu la satisfaction de passer devant tout le monde en cambrant le dos pour exhiber mon gros ventre ; et j’ai acheté quatorze enveloppes « livre », et quatorze timbres à un euro vingt à cause du supplément de deux cent cinquante grammes, puisque les colis « livre » sont limités à un kilo. C’était là un signe de l’univers dont je n’ai malheureusement pas tenu compte –mon livre était trop gros.

De retour à la maison avec mes quatorze enveloppes, mes quatorze timbres et les quatorze exemplaires de mon roman, j’ai réfléchi à la meilleure façon de faire. J’avais le choix entre deux méthodes :

 

a) procéder « à la chaîne » : coller tous les timbres sur toutes les enveloppes, écrire les quatorze adresses, écrire sa propre adresse sur quatorze autres enveloppes pour récupération du manuscrit (étape du processus éminemment déprimante), glisser dans chacune un manuscrit, ajouter l’enveloppe timbrée à son nom, joindre la lettre d’accompagnement correspondant à chaque éditeur, puis fermer les enveloppes.

b) pour chaque enveloppe, faire toutes les étapes avant de passer à l’enveloppe suivante.

 

Le processus a) m’a semblé dangereux, la répétition du même geste risquant d’induire une perte de vigilance qui pouvait me conduire à reproduire une gaffe dont je ne suis pas fière : envoyer une lettre de motivation vantant les atouts d’une « banque telle que BNP Paribas » à la Société Générale. Bizarrement, ma candidature n’a pas été retenue, pourtant j’étais plus ou moins pistonnée. Je suppose que parler à Gallimard des mérites de Grasset aurait pu avoir le même effet. (D’un autre côté, aujourd’hui, je me dis que si j’avais fait ça, au moins je saurais pourquoi on n’a pas voulu de mon livre.)

J’ai donc choisi le processus b). Afin de rester concentrée, j’ai poussé le vice jusqu’à imprimer les lettres d’accompagnement au fur et à mesure, au lieu de faire ça en une seule fois ; et, avant de refermer chaque enveloppe, je vérifiais une dernière fois que la lettre correspondait bien à l’éditeur dont j’avais écrit l’adresse. Avec tout ça, j’en ai eu pour deux bonnes heures.

 

J’ai pris deux grands sacs réutilisables « Champion », j’ai mis sept enveloppes dans chaque et je me suis traînée jusqu’à ma caisse avec mauvaise conscience –le gynécologue m’ayant vivement recommandé de ne pas porter de paquets, j’utilisais d’ailleurs ce prétexte pour envoyer mon mari faire les courses.

 

A la poste, heureusement, il y a une boîte aux lettres à l’ouverture assez large pour y glisser ce type d’enveloppe. On n’a pas à se taper la honte de passer au guichetier, devant tout le monde, ses quatorze « colis livre » au format A4, contenant de toute évidence un manuscrit… je sais, écrire n’est pas une maladie honteuse, mais un peu quand même… quoique le plus humiliant, ce soit plutôt maintenant : quand je croise le facteur le matin alors qu’il est en train de jeter dans ma boîte une de ces maudites enveloppes jaunes (ils pourraient les faire moins voyantes tout de même) portant mon adresse écrite de ma propre main. Il me dit bonjour en me jetant un regard que je trouve légèrement goguenard, et je redoute qu’il dise un truc comme : « alors ma p’tite dame, quels peaux de vache ces éditeurs hein ? Allez, faut pas vous biler… »

 

Une semaine plus tard, déjà, une de ces répugnantes enveloppes jaunes arrive. De Plon. Ma première pensée est qu’ils ont trouvé le manuscrit tellement minable qu’ils l’ont renvoyé au plus vite. En fait, je le sais à présent, les lettres de refus persos les plus sympas arrivent au début ; passé un mois, on n’a plus guère que les missives standard. Ce qui laisse supposer que les éditeurs regardent très rapidement les manuscrits qu’ils reçoivent (et ça se comprend : au cas où ce soit génial, il ne faudrait pas se faire prendre de vitesse par un confrère.)

Ensuite, ils se précipitent sur leur téléphone si c’est oui, et si c’est non, ou bien ça leur a un petit peu plu quand même (ou c’est venu par le canal « relations ») et ils prennent la peine d’écrire un petit mot sur le texte, ou bien ils se fichent complètement de ce manuscrit venu grossir une pile déjà trop importante, et il n’y a aucune urgence à vous signifier un refus. Si on admet que les éditeurs sont des êtres humains susceptibles d’empathie, c’est peut-être même légèrement désagréable. Je suppose qu’ils procèdent aux envois quand ils ne savent plus où stocker tout ça.

 

Venons-en au fait (j’ai décidément une fâcheuse tendance à la digression) : la lettre de Plon.

 

Mais… je suis prise ici d’une grande hésitation. Depuis que j’ai lu le billet de Wrath à propos de Léo Scheer, et le commentaire de ce dernier : « Natashka Moreau devait vous parler de votre manuscrit, (sans doute le manuscrit le plus célèbre du web) ayant lu ce qu'en pensaient les éditions Plon par la lettre que vous avez publiée en ligne, nous n'avons pas insisté. »

J’ai réagi à ce commentaire et Léo Scheer a démenti : « C'était une plaisanterie pour rester dans le ton badin de ce blog ».

Alors moi, je ne demande qu’à le croire, hein. De toute façon c’est sans doute vrai, puisque Wrath dit avoir envoyé son manuscrit en février et n’a mis la lettre de Plon en ligne qu’en octobre. Mais… le doute s’est insinué dans mon esprit… et si par hasard un éditeur tombe sur ce blog – comment saurait-il qui je suis ? Eh bien, par exemple, on peut imaginer que la gentille participante à l’atelier d’écriture avec laquelle j’ai eu le plaisir de déjeuner dans un restaurant japonais du cinquième arrondissement un certain jour de Novembre, se reconnaisse dans mon post « Atelier d’écriture » et qu’elle ait justement un très bon pote éditeur. Imaginons un instant (hypothèse d’école, hein, car elle aurait tort, vraiment), imaginons qu’elle se sente vexée par mon post… et qu’elle dise à son pote : « Si tu as reçu le roman de …, tu devrais aller voir son blog, en particulier les lettres de refus des éditeurs, ça t’évitera la peine de le lire. »

Elle dirait ça sans méchanceté, hein, juste pour faire gagner du temps à son ami éditeur, qui vient de lui avouer : « J’en ai ras le bol, ces derniers temps je croule sous les manuscrits, les gens envoient de ces trucs, il y en a même qui n’arrivent pas à décider s’ils écrivent au présent ou au passé alors ils mélangent tout dans la même phrase, tu te rends compte ? »

 

Malheureusement, j’ai tant promis d’en parler, de ces foutues lettres, que je ne vois guère comment reculer. Et puis, si mon blog avait le succès de celui de Wrath, j’aurais vraiment de quoi être inquiète. Là ce serait vraiment pas de bol si l’un de mes deux visiteurs se trouvait être la nana en question. Donc, trêve de digressions, et attaquons tout de suite là où ça fait mal.

Mes commentaires sont en italique.

 

La lettre de Plon : reçue le 2 Octobre (trois jours après j’ai accouché : cette lettre m’a tellement traumatisé que ça a déclenché le travail. La recopier ici, comme je n’ai pas de scanner, va peut-être déclencher autre chose de terrible).

 

« Madame,

            C’est avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que nous avons lu le manuscrit intitulé … que vous nous avez fait parvenir. (ça, c’est la phrase gentille, mais standard : Thomas Clément a eu la même.)

Malgré les qualités réelles de ce récit, en particulier la force des thèmes que vous avez choisi d’aborder, nous sommes malheureusement au regret de vous annoncer que nous ne pouvons retenir ce manuscrit en vue d’une publication.

             Ce texte nous a semblé, en effet, manquer de densité pour correspondre à la ligne éditoriale de notre maison. (Question : cette absence de densité correspondrait-elle à la ligne éditoriale d’une autre maison ? Laquelle, laquelle ? Ils sont cruels de ne pas me le dire) Peut-être faudrait-il que vous parveniez à supprimer certaines longueurs pour insuffler à votre récit davantage de dynamisme.

En espérant qu’un de nos confrères sera sensible à votre travail d’écriture, croyez, Madame, à nos salutations les meilleures. »

 

Eh bien, je vais m’arrêter là pour ce soir. Non, je ne vais pas vomir dans le lavabo, je ne suis pas soudainement couverte de boutons ; mais mon mari rentre après trois heures de caisse pour revenir des Champs où il bosse, et je me dois de l’accueillir dignement, avec un bon whisky !

Je promets solennellement de ne pas en rester là à propos des lettres de refus, même si cela doit me coûter la publication… !

20.11.2007

Atelier d'écriture

Récemment, après avoir subi plusieurs mois durant la difficile solitude de l’apprenti écrivain, j’ai décidé de m’inscrire à un atelier d’écriture.

Non que je cherche réellement à améliorer mon écriture par ce biais. J’aimerais bien, mais je n’y crois guère : en effet, l’atelier a un petit côté « école des fans » (en écrivant cela, je me condamne du même coup à ne jamais donner l’adresse de ce blog a des personnes que j’aurais connues ainsi).

Le principe est le suivant : tout le monde écrit sur un thème commun, ou en suivant une structure donnée ; après une ou deux heures de travail, chacun lit son texte. Bon, peut-être que je porte des jugements un peu rapides, puisque je ne suis encore allée qu’à une séance : mais j’ose affirmer que certains membres de notre petit groupe de douze personnes écrivent comme des verres à dent (et là, je me condamne encore davantage à ne pas donner l’adresse de ce blog).

 Par exemple, il y a une nana qui change de temps toutes les phrases, voire en milieu de phrase –et non, ce n’est pas un effet de style. Elle écrit des trucs comme : « alors qu’il se rendait à l’aéroport, il réalise que sa valise fût restée chez lui. »

Il y a une nana qui donne plutôt dans le témoignage que dans la fiction –ce n’est pas interdit ; mais le problème est que, quand elle lit, on a l’impression de feuilleter une anthologie des clichés de la langue française. Elle écrit des trucs comme : « Alors que nous nous rapprochions du sommet tant convoité, j’entrevoyais un paradis insoupçonné dans la pureté des neiges éternelles, loin de la mesquinerie des hommes ».

Pour la plupart, les participants sont des femmes. Et même, quand je dis la plupart… je veux dire l’immense majorité : il n’y a qu’un homme. Et quel homme… intellectuel pontifiant, bégayant, exaspérant. Lui, son truc, c’est plutôt l’essai philosophique totalement hermétique –enfin moi, j’ai rien compris, et j’ai bien vu que l’animateur non plus, même s’il a tout de même trouvé des remarques positives à faire sur le texte.

Parce qu’il est très fort, l’animateur ; je l’admire sincèrement et je serais bien incapable de faire son métier. Il écoute avec une réelle attention les douze textes, plus ou moins mauvais et plus ou moins bien lus, et sur chacun, se débrouille pour faire plusieurs commentaires dont la plupart sont des compliments et au moins un, une critique, toujours très constructive bien sûr. Et ceci, quelle que soit la qualité du texte.

 Mais je ne voudrais pas donner l’impression de penser que tous les écrits étaient mauvais sauf les miens. Non, les miens étaient peut-être mauvais eux aussi ! Je n’ai pas de réel moyen de savoir ce que l’animateur en a pensé (mais en a-t-il pensé quelque chose ? Je me demande s'il est encore capable d'avoir un avis, à force de s’entraîner à voir le positif dans tous les textes...)

Tout ça pour dire : je ne compte pas sur cette pratique pour devenir meilleur écrivain.

Je viens de parler des cancres parce que c’est plus rigolo, mais je suis bien obligée d’admettre qu’une bonne moitié des participants m’a paru écrire correctement, et que j’ai même trouvé certain textes vraiment plaisants (je dirais trois ou quatre, disons un tiers). Cette constatation est assez déprimante. Si autant de gens sont capables d’écrire des textes plutôt bons, on ne voit vraiment pas pourquoi ils se priveraient d’aller grossir le tas des manuscrits en souffrance chez les éditeurs.

C’est un peu comme quand on est ado et qu’on chante dans sa baignoire, on s’entend dire qu’on a une belle voix et tout de suite on s’imagine qu’on va devenir chanteuse –parce que c’est quand même plus glamour que de faire de l’informatique chez France Télécom. Le problème, c’est que des gens qui chantent bien, il y en a des tas.

Revenons à l’atelier. J’ai critiqué jusqu’à présent, mais il y a des tas de bons côtés.

 

D’abord c’est dans le cinquième à Paris, et pour moi qui végète dans ma banlieue toute la semaine, c’est une sortie grisante. Il y a plein de bistrots, plein de gens, il y a la Seine, et des endroits où on peut acheter des choses même entre midi et deux.

 

Ensuite, l’animateur a de beaux yeux bleus, même s’il est un tantinet trop vieux pour moi ; quand c’est au tour de l’intello prétentieux de lire sa prose en écorchant chaque mot, je peux toujours me réfugier dans la contemplation de cet étonnant regard pervenche.

Enfin, ça me rajeunit : c’est l’école, les devoirs en temps surveillé… entendons-nous, la plupart du temps je n’aimais pas les devoirs en temps surveillé, sauf les rédactions. Ça j’aimais vraiment bien, que ce soit à faire chez soi ou en classe. D’ailleurs j’avais de bonnes notes –donc, je m’imaginais devenir écrivain… ou chanteuse.

En fait, je préférais les rédactions en classe à cause de la contrainte. J’aimais bien être obligée d’écrire. L’atelier d’écriture reproduit exactement ce cadre. Si on n’a rien écrit à la fin de l’heure, on ne va pas se faire gronder par le prof mais on va avoir l’air con devant douze personnes.

Comme ça me rappelle mon enfance, je me comporte comme si j’avais douze ans : dès l’annonce du thème, je cogite à toute allure et me rue sur mon stylo. Je suis hyper concentrée. J’ai chaud au visage et rapidement, un mal de tête lancinant se déclare.

j’ai toujours fini avant tout le monde (et me sens ridiculement fière, pour tout avouer. Je sais, c’est très bête).

Alors je sors et je vais faire un tour dans le quartier pour faire disparaître le mal au crâne. Je me sens vidée, un peu ivre, ce n’est pas désagréable du tout.

 

Normalement j’y retourne vendredi –si je ne suis pas retenue prisonnière dans ma verte banlieue par ces saletés de grèves. J’attends ça avec une certaine impatience.

Il m’est venu cette semaine, une bonne idée de thème : écrire une histoire entre une première phrase imposée et une dernière phrase imposée aussi. Et j’ai même des propositions de phrase :

 

Première phrase : « La jeune fille qui descendit porte des Lilas était simplement mais proprement vêtue ».

Dernière phrase : « Et elle lut dans ses yeux la promesse d’un bonheur éternel ».

 

Voilà qui devrait réconcilier l’amatrice de cliché avec la fiction…

Si ça vous dit, vous pouvez écrire l’histoire en temps limité chez vous et vous me l’envoyez. Promis, vous aurez tous 10.

14.11.2007

roman, suite

Rappelez-vous –je croyais mon roman terminé, prêt à être envoyé, mais je suis sous le choc : je viens d’apprendre qu’il n’a pas d’âme. L’écrivain belge le juge « publiable » : voici ce qu’il m’écrit :

 

« Qu'attendiez-vous de l'écriture de ce roman ? Qu'attendriez-vous de sa publication ? C'est à cela qu'il faut réfléchir d'abord.
Tous les objectifs sont respectables, mais ils n'imposent pas la même ligne de conduite, la même stratégie.
Que peut-on attendre de la publication d'un roman ? De la fierté (avoir été au bout de quelque chose de difficile et créé une oeuvre d'art), une identité (être écrivain), la possibilité de séduire quelqu'un, une reconnaissance publique, de l'argent, etc.  Bien sûr, plusieurs motivations se rencontrent simultanément - mais il est essentiel de clarifier les choses avant de poursuivre la route.

Cela fait, il faut se pencher sur le texte, le mettre en perspective.

Des livres moins intéressants, moins honnêtes, etc., on en publie tous les jours, et certains ont même du succès. Bref : il n'y aurait rien de déshonorant à vouloir le publier car il est publiable.  Est-il pour autant à publier ? Cela dépend des questions ci-dessus, de vos ambitions, de vos objectifs.

Je reçois beaucoup de manuscrits impubliables - mais aussi pas mal de manuscrits publiables, et pourtant je ne les publie pas. Parce que mon niveau d'exigence est ce qu'il est, que j'attends d'un livre qu'il réponde à une certaine nécessité intérieure à laquelle les lecteurs pourront être sensibles. Mais ce qui est vrai pour moi ne l'est pas pour d'autres. On peut publier des livres avec la seule intention de distraire les gens pendant quelques heures, par exemple. Un livre, c'est aussi une histoire qu'on lit debout dans le métro pour s'évader un moment. Et ça n'a rien d'idiot!

Donc, j'en reviens à la case départ : vous-même. C'est vous qui avez la réponse. Moi, je ne peux vous dire que ceci : votre roman, malgré ses limites (que vous connaissez) est publiable et pourrait trouver un public. »

Bizarrement, je n’ai pas été complètement réconfortée par ce mail.

Je me doutais bien que je n’avais pas écrit Anna Karénine (à ce propos, je suis en train de le relire, à cause de l’élégance du hérisson, et je déconseille vivement ce roman à tous les apprentis écrivain non publiés ; c’est trop décourageant), mais quand même, si toutes ces heures que j’avais passées à souffrir dans la solitude n’avaient servi qu’à pondre une de ces histoires qu’on oublie à peine a-t-on refermé le livre, c’était à désespérer, et même si c’était publiable, je ne voulais pas publier ça.

Seulement voilà : j’avais beau me creuser la tête, je ne voyais pas comment doter mon roman d’une âme. De quoi cette âme mystérieuse devait-elle être constituée ? Mes personnages n’étaient pourtant , ou ne me semblaient pas superficiels, j’avais cherché à leur donner une vraie profondeur ; mais c’était probablement raté.

J’ai donc décidé de faire prendre à mon texte un bain de tiroir de quelques semaines, avec l’espoir que pendant ce temps, un processus inconscient prenant le relais du travail conscient d’écriture m’ouvrirait les yeux quant au procédé de fabrication de l’âme d'un texte.

 

Les quelques semaines ont passé, et aucune lumière ne s’est faite dans mon âme à moi ; j’étais toujours aussi perplexe. J’ai donc pris la décision, à défaut de ressentir quelque chose, de m’en tenir à une interprétation rationnelle : le manque d’âme pouvait venir de ce que la psychologie des personnages n’était pas suffisamment creusée. La « nécessité intérieure », ce pouvait être un lourd passé qui, exerçant constamment sa pression sous le présent, expliquait leurs actions dans le présent.

 

 

J’ai transformé mon roman dans ce sens, et ça m’a donné bien du mal. Mais je ne voulais pas encore l’envoyer. Je n’avais pas grande confiance en cette « âme » greffée sur le tard ; elle aurait dû être présente dès la naissance… j’avais un peu triché avec mes personnages, un peu rafistolé ; le roman risquait de rejeter la greffe.

Mais je n’osais plus le faire lire à l’écrivain dont j’ai cité le mail au début de ce post, pour deux raisons : d’une part j’avais honte de manquer de confiance en moi au point de lui soumettre le manuscrit une troisième fois ; d’autre part, le point de vue d’une nouvelle personne pouvait être intéressant ; et enfin… oui, en fait il y a une troisième raison : j’aurais été trop mortifiée qu’il ne sente encore pas la « nécessité intérieure », qu’il voit mes ajouts comme de grosses rustines posées ça et là, qu’il trouve mes efforts risibles… mon travail d’écriture n’aurait pas survécu à un mail comme :

« chère Madame, à mon grand regret je ne peux vous le cacher, je préfère vous l’avouer d’emblée : votre récit est toujours dépourvu de nécessité intérieure ». (pour saisir toute l'ironie de cette phrase, se référer au post précédent)

 

 

En cherchant sur Internet encore, j’ai trouvé un autre écrivain/critique, qui avait l’avantage d’être à Paris et de proposer un rendez-vous physique pour parler du texte après lecture. L’inconvénient majeur était qu’il était trois fois plus cher que le Belge. Mais… j’avais de toute façon compris depuis longtemps qu’écrire non seulement ne me rapporterait pas un rond, mais me coûterait probablement un max de tune (ne serait-ce qu’en séances de psy, quand quelques éditeurs m’auront envoyé des lettres dans la veine de celle du Dilettante.)

 

 

J’ai soumis mon œuvre et ai eu mon rendez-vous trois semaines plus tard, comme promis. L’écrivain était très charmant, très sympathique et plein de tact (sans doute sa pratique d’animation d’ateliers d’écritures). Il ne m’a pas dit que mon récit manquait de nécessité intérieure, lui. Il m’a essentiellement conseillé d’étoffer deux des trois personnages principaux, afin de les rendre plus « vrais »… ce qui revenait à dire, peut-être, qu’ils manquaient de « nécessité intérieure », mais au moins le terme redouté n’était-il pas employé.

Je suis donc sortie de ce rendez-vous tout à fait contente, habitée d’une nouvelle confiance et de l’agréable sentiment que je savais comment retravailler mon livre pour aller dans la bonne direction ; que c’était donc simplement une question de temps.

 

 

 

Il m’a fallu trois mois à peu près –pas à temps plein, car d’assez graves soucis personnels m’ont quelques temps détournée de ma tâche ; en Septembre de cette année, j’avais (encore !) une nouvelle version. Mais… je ne me sentais pas sûre que ça aille. Au fil des semaines, la confiance que m’avait donnée cet écrivain s’était effilochée… j’avais besoin d’un nouveau fix. On sait que les drogués sont prêts à dépenser n’importe quel montant pour obtenir leur chère substance ; là c’était pareil, pas de tarif dégressif, apparemment les écrivains belges sont meilleurs commerçants que les Français ; j’ai donc déboursé la même somme indécente que la première fois – après tout, me suis-je dit, depuis la naissance de ma fille, je ne dépense plus un rond en restaurants.

Etant donnée l’importance de la somme en question, j’ai pensé que je pouvais mettre un peu la pression quant au délai ; mon accouchement était prévu début octobre, je voulais procéder à mes premiers envois aux éditeurs avant cette date car je savais qu’après, j’aurais à peine le temps de me doucher, alors quant à aller à la Poste… ça a bien marché, le mec a lu mon texte en dix jours. Le rendez-vous a duré plus de deux heures et, comme la première fois, je suis repartie avec une grosse envie de faire pipi, et la conviction que mon roman avait une grande valeur intrinsèque, et que bientôt, après quelques petites, toutes petites corrections, sa perfection serait pleinement révélée, et que les éditeurs attentifs ne pourraient manquer de remarquer la pierre précieuse dissimulée parmi les vulgaires cailloux…

 

 

Je vais devoir interrompre cette note ; j’aimerais penser que je laisse le lecteur sur un suspense à peine supportable, malheureusement vous connaissez déjà la suite, non ?

 

Veuillez m'excuser de vous demander pardon...

Je pensais raconter l’histoire de mon roman dans l’ordre ; mais voilà une heure, j’ai trouvé au courrier une lettre tellement marrante que je ne résiste pas au plaisir de la partager avec les lecteurs de ce blog. C’est de Stock. En voici le texte :

 

« Madame,

 

J’ai lu avec intérêt et attention votre manuscrit, que je vous remercie de m’avoir fait parvenir.

 

            Hélas, et je préfère vous l’avouer d’emblée, il ne sera pas retenu en vue d’une publication chez Stock. Je n’ai pas le droit de vous cacher, en effet, qu’une maison d’édition se doit de ne publier que les manuscrits auxquels elle croit à cent pour cent, et je ne suis pas suffisamment convaincu par votre manuscrit pour vous proposer de l’accueillir dans l’une de nos collections.

 

            Avec mes regrets, je vous souhaite en tout cas le meilleur pour votre manuscrit chez l’un de mes confrères. »

 

  Du coup, j’ai pris ma voiture et j’ai foncé chez Nicolas acheter une bouteille de whisky « Oban » quatorze ans d’âge (quand j’ai marmonné : « non, c’est pas pour offrir… », le petit jeune homme blond m’a fait un clin d’œil bizarre). Je la boirai avec mon mari à la santé de Monsieur Roberts !

11.11.2007

Toutes ces histoires dont on se fout

Comme la plupart des gens, je n’aime pas trop les dimanches ; pourtant je ne vais pas travailler demain, et, là où j’habite, il n’y a presque pas de commerces, si bien que la rue n’est pas plus triste le dimanche que les jours de semaine ; et le parc devant chez nous a la même allure, avec ses arbres de plus en plus nus dans la nuit qui tombe de plus en plus tôt…

Non seulement je suis victime du cafard du dimanche, mais j’ai également le blues de fin d’après-midi d’automne ; il m’a semblé que c’était un bon moment pour parler refus éditoriaux.

 

Je pense avoir épuisé les ressources de la métaphore marine et serai donc plus factuelle cette fois-ci. Mieux : au risque d’en tuer toute la poésie, je vais revenir sur cette dernière note à propos de mon roman.

 

Reprenons : en Mai 2005, je reçois le refus sans appel du Dilettante, dont je ne rappellerai pas ici le texte car je n’aime pas particulièrement me vautrer dans le malheur.

D’abord assommée par un rejet qui me semble alors concerner non seulement mon roman, mais toute ma personne en tant qu’apprentie écrivain, je ne supporte plus l’idée que ce livre existe tant j’en ai honte ; j’envisage non seulement de jeter les exemplaires imprimés qui polluent mon étagère mais aussi d’effacer des répertoires de mon portable toute trace de cette immondice. Puis le désespoir se fait moins absolu ; je me remémore les critiques positives de quelques amis à qui j’avais donné mon œuvre à lire. Certes, en tant qu’amis, ils étaient assez peu susceptibles de m’accabler. Mais tout de même, si vraiment, ils en avaient pensé pis que pendre, cela se serait senti à une certaine tiédeur dans leurs éloges, à un air gêné quand ils m’auraient dit : « tu sais, j’ai eu beaucoup de boulot ces temps-ci, les enfants ont été malade, j’ai pas eu le temps de lire en détail… mais ça a l’air bien, vraiment… »

J’en ai déduit que tout n’était probablement pas à jeter sans discernement, qu’il fallait réfléchir, même si cela impliquait de se replonger dans un texte pour lequel je ne ressentais plus que détestation. C’était là tâche ardue, car vraiment, ces quelques lignes du Dilettante m’avaient fait prendre en horreur tout le livre et elles me sautaient à l’esprit dès que j’en lisais une phrase. Aussi ai-je décidé de m’y prendre différemment : au lieu d’écrire, j’allais d’abord modéliser. Cette approche avait l’énorme avantage de m’éviter au maximum les contacts avec le manuscrit maudit, au moins le temps que je digère la critique assassine.

 

On me disait que le roman était « trop narratif ». Peut-être pouvais-je commencer par le rendre moins linéaire : il racontait alors une histoire depuis son commencement jusqu’à son dénouement, dans l’ordre. J’allais bouleverser tout ça, commencer au milieu, revenir en arrière.

Sous Excel, j’ai créé un tableau : une colonne pour le récit « présent », une autre pour le « passé » que j’ai incorporé très délicatement et sans casser les blancs à l’aide de « flashbacks » dans la trame du récit. Quand il a fallu se remettre à écrire, il s’était écoulé suffisamment de temps (puisque je ne travaillais que quelques heures par semaine) pour que je puisse reprendre mon récit sans trop de dégoût.

 

Fin Décembre 2006, j’avais une seconde version dont je n’étais pas mécontente. Elle avait en tout cas le mérite d’être assez éloignée de la première. Mais était-ce « mieux » ? Je ne voulais pas courir le risque d’affronter le Dilettante sans critique préalable ; comme je ne connaissais ni éditeur, ni écrivain, j’ai fait comme tout le monde : j’ai cherché sur Internet.

On m’a vivement recommandé un écrivain/éditeur belge, proposant ses services comme lecteur moyennant une somme tout à fait raisonnable. Je lui ai fait parvenir mon texte vers la fin décembre et ai eu son retour à la fin janvier : une fiche de lecture détaillée, dont il ressortait essentiellement que mon roman pouvait se défendre à condition de procéder à des coupes importantes (il conseillait carrément de diminuer de moitié). Je me suis attelée à la tâche plutôt gaiement : d’après cet écrivain, mon écriture était fluide, agréable et ne manquait pas d’humour. Je pouvais donc enfin relativiser un peu la critique du Dilettante concernant mon style, passage qui m’avait le plus traumatisé dans leur lettre car s’il est envisageable de retravailler la trame d’un récit, voire d’en écrire un autre, il semble ne pas y avoir de remède à une écriture plate (peut-on vraiment changer sa façon d’écrire ? A l’époque, j’aurais juré que non ; aujourd’hui je n’en suis plus si sûre car il me semble que mon écriture a évolué en quelques années. C’est donc une question ouverte…)

 

Nous voilà donc en Avril 2007, j’ai dégonflé mon roman, pas tout à fait de la moitié mais d’un bon tiers. Je le donne à relire à cet écrivain belge, qui, en bon commerçant, accepte le principe d’un tarif dégressif pour une seconde lecture ; il semble content de mon travail : les coupes ont été judicieusement faites, le roman est beaucoup plus satisfaisant.

Mais… quelque chose dans son rapport de lecture me fait penser que ce n’est pas encore « ça ». Je demande ce qui cloche. On me répond que rien ne cloche, c’est un roman tout à fait agréable ; cependant, pour sa part, en tant qu’éditeur, cet écrivain préfère publier des textes dont il sent la « nécessité intérieure ». Sous-entendu très clair : votre roman en est dépourvu.

Je ne sais pas exactement ce qu’est cette « nécessité intérieure », mais je suppose que c’est l’âme du texte, sa substance, ce qui fait qu’il n’est pas qu’un divertissement et peut toucher profondément quelqu’un.

Soudain, j’ai l’impression d’avoir écrit « Bridget Jones » en moins abouti.

 

Une semaine après avoir reçu ce rapport de lecture, je décide de commencer à me renseigner sérieusement à propos des éditeurs ; je vais faire un tour à la librairie « l’Arbre à Lettres » dans le cinquième, je regarde les romans sur les étals ; il y a en a tant. J’en prends au hasard, je lis les quatrièmes de couverture. Toutes ces histoires dont je me fous… pourquoi s’y intéresser ? Et au nom de quoi en écrire une de plus, en publier une de plus ? Je rentre chez moi dans un état de déprime avancée, convaincue que mon récit sans âme ne mérite même pas que je dépense l’argent nécessaire pour le faire relier et l’envoyer aux maisons d’édition, car à quoi bon publier une histoire de plus, dépourvue de « nécessité intérieure » qui plus est ?

 

Je fais part de mes états d’âme à mon écrivain critique ; il me répond « il suffit parfois de quelques scènes, de quelques phrases, de quelques mots pour déplacer le centre de gravité d’un livre ». Alors je ne suis pas certaine de bien comprendre mais ça me redonne de l’espoir. Je vais travailler, lui donner cette âme qui manque. Après tout, l’histoire que j’ai écrite a été importante dans ma vie ; ce serait bien le diable si je ne parviens pas à faire passer un peu d’émotion en la racontant.

Et me voilà partie pour une nouvelle version.

 

 

Mais il est tard ; et je suis lasse d’écrire. La suite bientôt, promis…

07.11.2007

Brise Marine

Rappelez-vous : nous sommes en mai 2005. En retenant son souffle, elle a lâché son roman, toutes voiles dehors.

Mais le frêle esquif n’a pas tardé à chavirer dans les eaux traîtresses de l’édition ; il est revenu au port moyennant la somme de cinq euros, en piteux état : le mât cassé, la voilure déchirée, il était la honte du port parmi les fiers yatchs dont la coque gonflée et brillante disait : moi, j’ai affronté la tempête éditoriale, et me voilà ! Je suis UN LIVRE ; tu n’es qu’un pauvre manuscrit, personne ne te fait assez confiance pour te laisser voguer dans les océans redoutables du Marché des Livres, car tu n’as même pas été capable d’affronter la mer éditoriale ; de toute façon, nous sommes déjà bien trop nombreux, nous, les vrais bateaux, surtout en septembre. Il n’y a pas de place pour toi.

Ta créatrice n’a qu’à s’acheter un étang boueux et te mettre dessus jusqu’à ce que tu sombres d’ennui. A la rigueur, peut-être trouvera-t-elle deux ou trois amis prêts à débourser quelques sous pour te soutenir le temps de ta brève et minable existence.

Mais la créatrice en question avait donné beaucoup de son temps à ce ridicule esquif ; trop pour abandonner sans se battre. Elle décida de repartir de zéro : plutôt que de rafistoler une épave, elle mit tout son cœur dans la construction d’un nouveau bateau qu’elle espérait plus solide, et qui n’avait de commun avec le premier navire que les plans.

 

Un an et demi plus tard, elle se tenait devant son voilier, se demandant à elle-même si elle devait ou non le mettre à l’eau ; fallait-il ajouter de la voilure, ou en enlever ? vernir la coque ou garder un aspect de bois brut ? Mais elle l’avait tant regardé qu’elle ne savait plus. Son bateau était-il en état de naviguer ?

Elle décida de faire appel à un navigateur expert dont on disait beaucoup de bien dans le milieu marin. Il lui assura que le bateau n’était pas mal du tout, un peu gros cependant ; il fallait alléger, réduire, affiner, et alors il serait enfin digne de la haute mer. Six mois durant, elle coupa, ponça, vida ; et le voilier ne pesait plus que la moitié de son poids initial. Mais elle n’était pas encore sûre que ce fût là un bon voilier. Aussi eut-elle recours aux services d’un second expert, appartenant à une autre compagnie, dont les tarifs fort élevés la rassurèrent comme une garantie de qualité.

Eh bien, lui dit celui-ci, il est bien beau votre bateau Madame ; mais il manque un peu d’épaisseur. Surtout, il n’a qu’un seul mât, auquel vous avez donné le nom de Narrateur; cela ne permet pas un bon équilibre ; mettez deux autre mâts, soignez le gréement, et lâchez la bête en toute confiance.

Elle édifia patiemment deux autres mâts, qu’elle garnit de voilure avec autant de soin qu’elle en avait mis pour le premier ; seulement, à la fin, le navire pesait presque aussi lourd qu’avant l’examen du premier expert.

Bah, se dit-elle, ça doit être ce qu’il faut. Certes, la coque paraît maintenant bien frêle pour porter pareil édifice ; mais je ne vais tout de même pas payer un troisième expert. D’ailleurs, les caisses sont vides. Alors, va mon petit navire, pars sur l’eau et bonne chance…

Et elle leva l’ancre, ayant donné à son équipage la consigne de faire escale dans onze ports avant de revenir au port d’attache. Elle aurait bien voulu partir en mer elle aussi, mais elle ne pouvait pas, car elle était coincée à la maison avec son bébé. Alors elle pria, guettant le messager qui ne pourrait manquer de lui porter prochainement des nouvelles de son navire…

 

Suite dans une prochaine note… !

     

04.11.2007

Le chef d'oeuvre inconnu

Dans une précédente note, j’ai évoqué les circonstances particulières de la naissance de mon projet d’écriture.

Je vais dès à présent tuer le suspense dans l’œuf : non, je n’ai pas gagné le Concours Marie-Claire du Futur Ecrivain (si tel avait été le cas, vous pensez bien que je n’aurais aucune raison d’évoquer les lettres de refus des éditeurs.)

 

Nous sommes en Mai 2005. De retour des urgences de la maternité, rassérénée et heureuse comme on l’est après avoir frôlé (ou cru frôlé) le désastre, je n’éprouvais plus un besoin si impérieux de me lancer dans une tâche d’envergure comme l’écriture d’un livre ; la page déchirée de Marie-Claire a donc traîné plusieurs semaines au fond de mon sac.

Lassée de devoir la sortir à chaque fois que je cherchais mon badge d’accès au bureau qui, invariablement, se glissait dans une pliure du papier, j’ai fini par la mettre dans mon agenda, entre le premier et le deux août : je serais alors en congé de maternité, et si je devais écrire, c’était le moment ou jamais.

Pour concourir, il fallait envoyer son œuvre avant la fin Novembre. J’avais donc pratiquement les seize semaines du congé pour aboutir à quelque chose ; en travaillant, disons, quatre heures par jour, ça me paraissait suffisant. Mais… quelque chose déconne dans ce calcul ; une faute énorme qui ne vous aura pas échappé, si vous avez eu des enfants vous-même.

Le congé maternité, c’est six semaines avant l’accouchement, dix semaines après. J’ai en effet commencé à écrire comme je l’avais prévu, c’est à dire au début de ses six semaines ; puis j’ai accouché… avec trois semaines d’avance.

 

Il ne m’a fallu que quelques jours pour réaliser que je venais de vivre une catastrophe naturelle, et que mes besoins avaient dégringolé tout en bas de la pyramide : de la case « Accomplissement Personnel », j’étais redescendue d’un coup jusqu’à « Physiologique ». Mes désirs étaient merveilleusement simples et pourtant terriblement compliqués à satisfaire : dormir, manger, même aller aux toilettes ; tout cela était devenu problématique. Alors écrire, vous pensez !

 

Mon œuvre restait donc en friches, et cela n’aurait pu m’être plus indifférent. Un mois est passé dans ces mêmes conditions de lutte pour la survie. Puis j’ai sevré ma fille.

Ca ne l’a pas réglée, ça ne l’a pas calmée, ça n’a eu strictement aucun effet, mais dès lors j’ai pu obtenir, à force de supplications, de la fourguer à d’autres personnes dont la patience plus grande que la mienne leur permettait de supporter, plusieurs heures durant, les cris de rage étonnamment aigus de ce petit être qui semblait m’en vouloir d’être né.

 

Oh, ce soulagement infini d’être enfin seule chez moi, pendant que quelqu’un d’autre se galérait à ma place pour nourrir, bercer, promener, masser la petite pleureuse ! (j’ai été fort aise d’apprendre qu’elle criait tout aussi fort dans d’autres bras : la psychologue à qui, en désespoir de cause, notre pédiatre nous avait adressés, et qui avait entrepris de me faire raconter ma petite enfance était de toute évidence persuadée qu’il y avait là un problème typique de relation mère-enfant et je commençais à la croire, puisque les nombreux traitements que nous avions tenté –pour l’estomac, pour les intestins, nous l’avions même emmenée à deux reprises chez l’ostéopathe parce que c’est la mode- n’avaient eu strictement aucun résultat : la gosse souffrait de « coliques idiopathiques », expression technique dont la traduction en langage oral serait : on on n’a pas la moindre foutue idée de ce qu’a votre sale mouflet.)

 

Les premiers temps, tout à la joie de ma paix retrouvée, je me contentais de peu : prendre mon temps aux toilettes (et donc me réabonner à « Psychologies »), manger assise, somnoler sur mon canapé en écoutant le silence parfait (qui, alors, ne me semblait nullement oppressant).

J’ai commencé à escalader doucement la pyramide dont j’avais chu si brutalement : d’abord la « Sécurité », c’était l’absence de la Menace (autrement dit ma fille, dont les crises de fureur imprévisibles avaient banni de ma vie toute idée de détente).

La case d’après, c’est « Amour, appartenance ». Bon, j’ai dû la sauter celle-là.

On se pose direct sur « Estime des Autres ». Oui, j’estimais davantage les autres, surtout ceux acceptant de prendre en charge mon Paquet à ma place.

Case suivante : « Estime de soi » ; je suis partagée. En un sens, je ne m’estimais guère d’avoir refourgué mon Paquet, surtout quand je me demandais ce qu’aurait pensé de moi la psychologue spécialiste de la Relation Mère Enfant –de toute façon, je n’avais pas l’intention de la revoir ; mais paradoxalement, je m’estimais aussi d’avoir osé reconnaître mes limites, d’avoir admis que je n’avais pas la maternité dans le sang et que je préférais encourir la désapprobation générale plutôt que de perdre la raison.

« Accomplissement personnel » -et voilà, enfin j’avais retrouvé ma case, celle dont j’étais partie, celle qui contenait le projet d’écriture.<