07.03.2008
Un vrai travail
Je vous l’ai dit : j’ai repris la Real Life. Mais que recouvre exactement ce concept ? Qu’est-ce que la Real Life en entreprise ? Ce post est spécialement destiné à ceux qui se posent des questions concernant leur orientation –aurais-je dû faire ingénieur plutôt que prof de français ? Qu’est-ce qu’un vrai boulot dans une vraie boîte, vu de l’intérieur, sans hypocrisie ? Je vous tout vous dire. Une petite précision : je me limiterai ici au contexte des grandes entreprises. Le cas des petites boîtes est tout à fait à part.
Quand on débute dans une grande entreprise, une des premières interrogations à laquelle on est confronté est : qu’attend-on de moi ici ? Non en fait c’est la deuxième, la première étant : est-ce que je vais retrouver le chemin de mon bureau tout(e) seul(e) dans ce labyrinthe –même question pour les toilettes, la cantine, etc.
Disons que c’est la deuxième semaine et que vous avez réussi à imprimer les trajets essentiels. Arriver jusqu’à votre table chaque matin ne constitue donc plus un challenge digne de ce nom. Faisons l’hypothèse que les services administratifs, logistiques et informatiques sont suffisamment réactifs pour que vous n’ayez plus trop d’emmerdes à régler de ce côté-là –vous avez signé les papiers idoines, vous avez une chaise à roulettes correctement réglée, un téléphone et même un ordi qui marche, avec un accès internet en prime, limité hélas par le firewall de la boîte. Bon.
Maintenant vous êtes devant votre ordi, tous vos sens en alerte maximale ; on vous a expliqué qu’on comptait sur votre intelligence aiguisée pour démêler d’inextricables problématiques, rétablir une communication saine entre votre voisin de droite et celui de gauche qui appartiennent à des services rivaux alors qu’ils devraient bosser ensemble, en résumé, pousser l’entreprise dans la bonne direction, celle de la productivité maximum qui devrait lui permettre de relever le grand défi de la Convergence de l’Internet et de la Téléphonie.
Ça a l’air vachement glamour comme mission, vous êtes fier d’avoir été choisi(e) pour la mener à bien. Seulement voilà : il ne se passe rien. Personne ne vous sollicite.
Au mieux, on vous a filé quelques centaines de pages de doc à lire, en précisant : « prends le temps de monter en compétence, on te laissera tranquille les premières semaines… profites-en, hein, parce qu’après, ce sera à fond ».
Au pire, on ne vous a rien donné à lire et c’est à vous d’aller harceler le chef de service pour qu’il vous donne de quoi bosser. « Ok, ok je t’envoie ça », dit-il, l’air d’avoir envie de se débarrasser de vous –ce même type qui tenait tellement à vous recruter.
Suit un mail dépourvu d’objet, ne contenant qu’une succession de liens sans explication. Et quand vous cliquez sur l’un de ces liens, ça ne marche pas bien sûr car vous n’avez pas monté le bon disque réseau, et d’ailleurs vous ne pouvez pas car on a oublié de vous attribuer les droits. Vous voilà contraint de déranger de nouveau le mec.
« Ah oui, j’ai oublié… faut que je fasse une DMI à la DISU, pour que tu aies les droits d’accès à tous les répertoires de la DOI », dit-il en poussant un long soupir. Vous aurez les droits une bonne semaine plus tard. En attendant, comme vous n’osez plus déranger personne, et qu’on ne vous demande rien, vous surfez sur l’intranet de la boîte en essayant de comprendre son organisation interne. Vous apprenez par cœur quelques diagrammes obscurs, ça vous rappelle le schéma de la morphologie de l’abeille que vous aviez dû vous coltiner en cours de biologie ; vous retenez également quelques acronymes parmi les centaines utilisés régulièrement au sein de l’entreprise. Quand vous avez enfin accès au fameux disque partagé et donc aux documents à lire, votre motivation est déjà légèrement émoussée.
Comme nous n’allons pas détailler chaque jour de chaque semaine, je me propose de faire un petit résumé. Certains d’entre vous reconnaîtront peut-être leur histoire, O combien banale.
Faute d’oser imprimer plusieurs centaines de pages, parce que c’est nuisible à l’environnement et à la politique de restrictions budgétaires de la boîte, vous passez quelques temps à vous abîmer les yeux sur votre écran, luttant contre une torpeur de plus en plus difficile à repousser, d’autant plus que vous avez souvent l’impression de relire les mêmes choses –ce qui est exact. Ou encore, de lire des assertions complètement incompatibles –ce qui est aussi exact. Le pire, c’est que vous n’osez pas arriver plus tard ou partir plus tôt que les autres, ceux qui semblent avoir un vrai travail, parce que vous venez d’arriver et ça la fout mal.
A force de faire chier les gens, on finit par vous inclure dans quelques réunions de projet et même, on vous attribue des tâches. Vous êtes heureux : enfin, c’est arrivé ! Enfin vous allez pouvoir faire vos preuves dans cette fichue boîte.
Ce matin-là, vous avez moins de mal à vous lever que d’habitude et à peine arrivé, vous vous y mettez avec enthousiasme. Jusqu’à ce que vous réalisiez que, une fois tous les emballages enlevés, votre mission toute nue se résume à appeler un type pour lui dire : « Y’a pas assez de mémoire sur le serveur, faudrait 16 gigas au lieu de 8 ». « OK, pas de problème », fait le mec. Vous raccrochez, le cœur serré. D’accord, le type ne va certainement rien faire et il faudra le relancer, et ensuite vérifier que le serveur dispose bien de la mémoire supplémentaire ; vous vous collez une tâche sous Outlook pour y penser. Mais bon. Est-ce vraiment là le coeur de votre mission ?
La réponse est oui. Vous en serez de plus en plus convaincu au fur et à mesure des semaines. On vous demande, par exemple, d’organiser une formation : appeler l’assistante pour réserver une salle –tâche plus ardue qu’il n’y paraît car l’assistante vous affirme qu’aucune salle n’est disponible ; il vous faut donc « escalader », affreux anglicisme, auprès de votre chef qui lui-même escaladera auprès de son chef à lui, jusqu’à arriver aux oreilles du chef de centre qui prendra les mesures nécessaires en répétant à l’assistante ce qu’on lui a dit : « projet prioritaire », « formation stratégique », etc. Vous aurez votre salle. Ensuite, il vous faudra consacrer beaucoup d’énergie à obtenir du service informatique qu’ils envoient des techniciens pour établir des connexions réseau dans la salle, connexions que vous devrez tester vous-même. Puis vous effectuerez toutes les réservations d’hôtels pour les personnes d’autres sites venant assister à la formation –ça coûte cher, les secrétaires ; vous ferez en sorte que le formateur ait bien son café en arrivant le matin, et qu’il puisse déjeuner gratos à la cantine –ce qui ne sera obtenu qu’après un copieux échange de mails et beaucoup d’ « escalation » (oui oui, on dit ça), du fait de la politique d’économies drastiques déjà mentionnée qui vous force à apporter vos propres stylos bille.
Organiser cette formation vous aura pris plusieurs semaines. Cela aura été une expérience indéniablement très enrichissante, qui vous aidera à prendre enfin la pleine mesure de ce métier d’ingénieur que vous avez choisi.
La prochaine fois, nous verrons comment tirer parti de ce formidable potentiel de glandouille qu’est la vie en entreprise… en attendant, pour les autres, travaillez bien.
16:56 Publié dans réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : entreprise, travail



Commentaires
C'est chouette les esacalations...la meilleure que j'ai fait e l'année dernière, c'était pour justifier une facture de téléphone de 63 cts lol!
Ecrit par : Benoit | 08.03.2008
"faire ingénieur plutôt que prof de français"? Ah non, alors! Je n'ai a priori rien contre l'escalation, mais... :)
Ecrit par : Marco | 09.03.2008
et encore, ce n'est rien... Si j'osais, je raconterai bien mes premières fois dans toutes les administrations parcourues (j'ai un parcours atypique, paraît), dont celle avec suicides...
Ecoute, on s'y croirait vraiment, même les ceusses comme moi qui y connaissent que dalle en informatique. Le travail est devenu une chose très très bizarre, je trouve. S'il te plaît, prends des notes, hein, parce qu'on a VRAIMENT envie de lire la suite, là...
Clopine
Ecrit par : Clopine Trouillefou | 10.03.2008
Ben c'est gentil de lire encore mon blog, étant donnée la fréquence à laquelle je ponds des notes en ce moment... j'ai beau ne pas être terriblement sollicitée au taf, je ne peux tout de même pas me permettre de bloguer (suis interrompue par les réunions aussi nombreuses que superflues. Or, j'ai besoin d'une certaine continuité pour écrire, même une note de blog!)
Quoi qu'il en soit j'espère aborder prochainement d'autres aspects de ma vie trépidante au boulot sur ce blog. Il y a tant de choses à partager, ce serait dommage :-))
Marco, c'était un clin d'oeil... mais je ne comptais pas réellement te convertir :-))
Ecrit par : galadrielle | 10.03.2008
Contente de te relire. C'est super intéressant pour qqun comme moi qui ne connais pas le monde de l'entreprise :-). C'est vrai que c'est strange qd mm, on se demande comment ces sociétés arrivent tdm à gagner de l'argent.
Tu fais bien de ne pas bloguer au boulot. Il ne faudrait pas que tu te fasses repérer. Bonne continuation !
Ecrit par : cassiopée | 10.03.2008
Incroyable! A côté de ce que tu décris, l'Education Nationale, ce n'est pas un mammouth mais une souris! Mais, dis-moi? T'es payée pour faire tout ça? Est-ce qu'ils recrutent encore?
Ecrit par : auteure | 04.04.2008
hello, mais oui je suis tout à fait payée, pas grassement mais payée tout de même. Cela étant, faut être juste : je caricature un tout petit peu (et y'a des gens qui travaillent pour de vrai, enfin de temps en temps, dans ma boîte... même moi, ça m'arrive, quoique pas souvent ces derniers temps.)
Ecrit par : galadrielle | 08.04.2008
Je suis tombé un peu par hasard sur votre blog.
Le hasard fait parfois bien les choses.
Je réside en Islande depuis plusieurs mois (personne n'est parfait) et je viens d'achever un roman qui décrit pour partie notre existence en terre de glace.
Vos commentaires sont pertinents. Pas toujours très encourageants pour l'apprenti écrivain que je suis. Mais pertinents et intéressants.
Alors juste merci. Continuez.
Ecrit par : l'islandais | 25.04.2008
J'espère que tu vas bien ! :-)
Ecrit par : Jo Ann v. | 27.04.2008
J'aime le questionnement sur la place de la personne, de l'individu dans une société ! Et la glandouille !!!
Quelle motivation quand on bosse pour un "Gros opérateur" !
Quelle place laisse-t-on ?
Prof de français ?
Et bien oui au moins, on a les moyens de se faire plaisir !
Alors puisses-tu fair ce sont tu rêves ! Si l'argent t'en laisse le choix
A bientôt
Ecrit par : claude | 27.04.2008
Ecrire un commentaire