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17.02.2008

Real Life

Comme le dit si bien Marco dans son dernier commentaire : le problème, c’est la Real Life. Le quotidien, non content de faire chier en tant que tel, demande à être géré. Oui, aller bosser tous les matins vous emmerde profondément, et en plus cet emmerdement ne tombe pas tout cuit ; il faut s’occuper de chercher un boulot. En faisant la part des choses entre l’ennui et les ennuis, puisqu’on aura beaucoup de l’un ou beaucoup de l’autre selon que l’on opte pour un taf prenant ou pour une planque.

 

 

La semaine dernière, je suis allée à un entretien d’embauche.

Ça me connaît, les entretiens d’embauche ; avec des chefs de service, des chefs d’équipe, des chefs de projets ; des opérationnels et des pas trop opérationnels, des DRH, avec ou sans questionnaire psychologique, avec ou sans questionnaire technique ; des entretiens plutôt sympas, des entretiens désagréables, des où on sait dès le début que le mec va vous prendre et d’autres où l’on sent qu’on est reçu par politesse ou par obligation mais que le choix a déjà été fait et qu’on vous donnera ensuite des raisons à la con pour ne pas vous offrir le job ; les entretiens obtenus par pote de pote, alors que les RH viennent de répondre à votre lettre de motivation envoyée par la voie standard un courrier tout aussi standard : « Malgré l’intérêt de votre candidature, nous sommes au regret de vous informer que nous n’avons pas de poste actuellement vacant correspondant à votre profil ». On se croirait dans l’édition, ma parole.

 

 

Une des formes les plus surprenantes, et heureusement peu fréquente, est l’entretien de dissuasion. Je n’ai rencontré ce genre qu’en une occasion mais je m’en souviens très bien. Voilà comment ça marche : on commence par vous convoquer à une heure à la con –20h30, dans un endroit à la con –la Défense. La scène se passe de préférence vers la mi novembre.

A l’accueil, le vigile appelle le mec avec qui vous avez rancard.

« Asseyez-vous mademoiselle, monsieur machin arrive dans quelques minutes ».

 A cette heure-ci c’est tranquille, aucune distraction ; on en est réduit à feuilleter des dépliants sur les performances de la boîte. Le mec se pointe une bonne demi-heure plus tard, vous serre la main sèchement et sans sourire et dit en tournant les talons :

«  Bon, on y va ».

Dans son bureau, il désigne d’un geste exaspéré la chaise pourrie où vous pouvez poser vos fesses compressées dans une jupe de tailleur, puis il s’assied et sort d’un tiroir un papier que vous reconnaissez comme étant votre CV.

« Bon.. alors… je vois que vous n’avez qu’un an d’expérience en développement… pas d’architecture logicielle ? Mouais… »

Il soupire bruyamment, ouvre de nouveau son tiroir et farfouille d’une main, l’air simultanément préoccupé et ennuyé (c’est un tour de force), jette sur la table une feuille froissée, referme le tiroir avec violence et, sans vous avoir jeté un regard :

« Alors… votre lettre de motivation… hmm… pas terrible… stages à l’étranger, mouais… tout le monde en a fait de toutes façons… »

Il est vingt et une heure bien sonnées. Vous avez la dalle. Vous frissonnez au souvenir de la bise glacée balayant l’esplanade, que vous devrez affronter de nouveau avec votre petit tailleur et vos talons hauts avant de descendre jusqu’au métro, dans lequel vous passerez une bonne heure avec changements avant de rentrer dans votre appart pourri où il n’y a plus rien à bouffer. Et ce mec est là en train de vous insulter. De deux choses l’une : soit vous êtes super zen et vous souriez en attendant que ça passe, soit vous êtes comme moi : une chaleur désagréable vous monte au visage, vos mains deviennent moites, vous brûlez d’attraper une de vos chaussures et d’en enfoncer le talon dans les prunelles du type, de le regarder se tordre de douleur devant vous. A défaut, vous projetez de quitter le bureau telle une tornade, après un bon claquage de porte. Vous vous levez donc.

« Qu’est-ce que vous faites ?? »

« Je m’en vais. Pourquoi me recevez-vous si vous trouvez mon CV si nul ?? Moi, je viens exprès alors que je bosse super loin, si c’est pour entendre des insultes, merci bien ! »

Et là, le mec vous zieute pour la première fois depuis le début de l’entretien avec une grimace presque souriante et il vous sort :

« C’est un test. C’est pour voir comment vous réagiriez sous pression avec un client. »

Inutile de préciser : vous n’avez pas passé le test.

 

 

Il y a des entretiens beaucoup plus marrants. Pas forcément sur le moment, mais après.

C’était dans une certaine banque bien connue, place de l’Opéra à Paris. J’avais posé ma candidature pour un poste dont l’intitulé ne me séduisait qu’à moitié ; mais j’avais décidé de ratisser large, consciente des énormes avantages qu’offrait la banque en question : une rémunération intéressante, des vacances à ne savoir qu’en faire, des congés maternité de six mois pour le cas où il me viendrait l’envie délirante de faire des enfants.

J’ai été reçue par le chef de projet. Il a commencé par me parler du poste (décidément peu prometteur), puis m’a annoncé qu’il allait tester mes connaissances techniques :

« Je vais vous poser quelques questions… ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas grave si vous ne connaissez pas toutes les réponses. »

A suivi une série de questions élémentaires.

«  C’est tout  fait ça ! Exactement ! Tant de gens tombent dans le panneau ! » S’est-il exclamé alors que je venais d’éviter un piège archi-classique, complètement évident.

L’entretien a duré une heure et demie. Avant mon départ, mon interlocuteur m’a serré la main avec chaleur : « C’était un plaisir de vous recevoir… vraiment… je veux dire, on ne voit pas tous les jours des candidates, ou des candidats d’ailleurs, aussi… compétents ».

Je ne voyais pas non plus tous les jours des chefs de projet aussi enthousiastes à mon égard, et commençais à penser que ce poste n’était peut-être pas si pourri et que je serais bien avisée d’y réfléchir, car travailler pour quelqu’un ayant une si haute idée de mes aptitudes ne pouvait manquer d’être satisfaisant.

En arrivant au bureau le lendemain matin, j’ai allumé mon ordinateur comme tous les jours ; j’avais reçu un mail dont l’objet était : « notre entretien d’hier soir ». Déjà !

Le premier paragraphe était sans surprise : « j’ai été très satisfait… vos compétences techniques… »

Et voilà : il allait me proposer le poste.

« Par ailleurs je dois vous avouer quelque chose : dès que vous êtes entrée dans la pièce, j’ai été saisi… vos grands yeux, comme dans les Mangas japonais… depuis, je ne pense qu’à vous et j’aimerais beaucoup vous revoir. Si vous acceptiez de déjeuner avec moi… »

Plus loin : « Cependant, quelle que soit votre réponse, sachez que cela n’interférera en rien avec la décision concernant votre candidature ».

J’ai essayé de me rappeler la tête du mec. Impossible : il était si quelconque que je ne me souvenais de rien.

« Touchée par votre mail… petit ami… désolée… cordialement », ai-je répondu.

Bizarrement, je n’ai pas eu le poste pour finir.

Mais depuis, je me regarde autrement dans le miroir, cherchant en quoi mes yeux pourraient évoquer les Mangas japonais. Je n’ai pas trouvé encore.

 

 

Ce genre de situation est plutôt comique, si tant est que vous ne souhaitiez pas réellement obtenir le poste ; mais je ne voudrais pas donner l’impression fausse que ça arrive souvent. Ce serait tromper le lecteur. L’entretien classique, le plus courant malheureusement, c’est l’entretien chiant.

 

 

Jeudi dernier, j’avais rendez-vous à quatorze heures. Ça commençait mal, j’aime pas tellement cette heure-là ; on a un peu le cafard parce que le déjeuner est passé et on a au moins six heures à attendre avant l’apéro, et si en plus, il faut faire la conversation, ça fait sauter la sieste.

Qu’est-ce que c’est sinistre, un bureau. Je ne me rappelais plus bien, depuis le temps que je ne travaille pas –plusieurs mois quand même. Sur le sol, un ramassis de câbles tout emmêlés, courant depuis les prises murales jusqu’aux écrans, unités centrales et téléphones ; des feuilles volantes éparses jonchaient la table, débordant jusque sur les claviers des deux ordinateurs fixes et du portable. Et dire que je me plains du bordel à la maison.

« WSDL…BPEL… métrique pragmatique… processus transverses de bout en bout », marmonnait le mec.

« Hmmm… »

« Centre de coûts… procédures standardisées… professionnalisation de la R et D… »

Tout ça dit avec un sérieux qui ne laissait paraître aucune faille, non, zéro chance de sortir du cadre fixé au départ. Les opportunités de sortir du cadre sont rares, que ce soit en entretien d’embauche ou ailleurs.

Je suis sortie de là avec une drôle d’impression de dédoublement : j’étais rentrée dans le jeu, utilisant les mêmes mots, avec tout autant de sérieux, tout en m’observant de l’extérieur avec une certaine consternation. Mais n’est-ce pas là le propre de la Real Life : vivre jour après jour comme si on jouait une pièce de théâtre et que notre vérité était ailleurs… dans une « Fiction Life », à jamais épargnée par les « métriques pragmatiques » et les « processus transverses de bout en bout ».