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23.01.2008

Pour de faux

Suite à la critique de chez Lattès, j’ai décidé de laisser mon roman de côté pour quelques mois. Seulement voilà : pendant que Monsieur glandouille sur mon disque dur, à reposer comme de la pâte à crêpes, je fais quoi moi ??

D’accord, je vais bientôt retourner au taf ; ce qui réglera en partie le problème. Mais j’ai quand même besoin d’un projet personnel en cours… je me suis donc tout naturellement demandé ce que je pourrais bien écrire d’autre.

Je ne sais pas comment procéder pour trouver un sujet. Il y a certainement plusieurs façons –je vous remercie par avance de me livrer vos trucs - mais un moyen simple et immédiat est de chercher dans sa propre vie une source d’inspiration. Cela semble plus facile d’arroser son texte d’un léger filet de nécessité intérieure si l’on a plus ou moins vécu ce qu’on raconte, ressenti les émotions qu’on cherche à transmettre. C’est peut-être un piège d’ailleurs, cette apparente facilité de partir de soi.

Mais laissons provisoirement de côté cette épineuse discussion ; je voudrais parler de Gala courant dans le parc, son Ipod sur les oreilles, à la recherche d’un sujet et réalisant avec horreur la regrettable absence de sérieux au cœur même des moments les plus tragiques de sa vie.

 

 

A vingt ans, Gala pèse quarante kilos pour un mètre soixante et onze. Elle est officiellement anorexique. Voilà un super sujet, quoique légèrement passé de mode ; mais on ne sait jamais, ça se tente, de pondre un bouquin de plus là-dessus. A vingt ans, quand on se promène dans la rue sur des bâtons qui n’ont plus ni graisse ni muscles, les gens vous regardent ; certains vous plaignent ; il y en a même qui vous parlent : « Vous avez l’air malade », m’a sorti un jour un inconnu croisé dans Paris.

Je n’avais pas l’impression d’être malade, moi ; juste très mince. OK, je ne me sentais pas épanouie, faut pas exagérer, mais je n’ai jamais vraiment réussi à croire que j’étais, pour de vrai, anorexique.

J’ai vu des tas de psychiatres, dont un grand ponte à l’hôpital universitaire qui me faisait toujours attendre une heure et me gardait un quart d’heure dans son cabinet ; à la fin de l’année il m’a dit avec un grand sérieux : « je peux vous faire hospitaliser ».

Là, j’avais une occasion, ça aurait pu devenir une vraie histoire : l’hôpital, le gavage sous perfusion, l’interdiction de visite des proches, la pesée tous les jours et le contrat stipulant qu’on ne sort pas tant qu’on n’a pas repris un certain nombre de kilos… ça aurait pu, mais j’ai dit : « Non, je ne veux pas. »

A la place, je suis partie au Canada faire mon stage de fin d’études, et je ne sais pas si c’était à cause de la température (moins vingt degrés en janvier) ou de l’isolement qui a réveillé un instinct de survie, mais j’ai pris dix kilos en six mois. De telle sorte qu’en revenant, même si je n’étais pas tout à fait rayonnante, je n’étais plus du tout anorexique. D’ailleurs le regard des gens avait complètement changé ; soudain, nul n’était besoin de s’occuper plus particulièrement de moi.

Quand je voulais me donner de l’importance, je disais : « il y a six mois… un an… deux ans, j’étais anorexique ». J’avais l’impression de bluffer.

 

 

A vingt-cinq ans, je suis allée à Amsterdam avec mon petit ami et j’ai acheté des trucs dans la rue, soi-disant de l’extasy. Je me rappelle le petit vendeur black, tout rachitique et minable –lui, il semblait malade pour de vrai. Nous sommes rentrés par le train, les petites pilules rondes emballées soigneusement dans du papier allu, lui-même glissé au fond d’une bouteille de shampoing opaque…

Un soir, à la maison, j’ai pris les deux pilules. Quand mon petit ami est venu me chercher pour aller au restaurant, j’ai dit, en colère : « on s’est fait avoir. Ça me fait rien ce truc. »

Au restaurant, j’ai senti que mon cœur battait plus fort, plus vite ; c’était un peu désagréable. Je n’ai pas pris de dessert.

 

 

Très frustrée par cette expérience, j’ai pensé qu’il fallait passer un cran au-dessus. Et si j’essayais une fois, pour voir, de sniffer de l’héro ? Ce serait forcément quelque chose, il était impossible que ça ne me fasse aucun effet. Je ne pourrais pas ne pas vivre une sensation forte. Mettant à contribution une connexion chelou, j’ai obtenu le numéro de portable d’un type qui pouvait faire quelque chose pour moi. Mais avant, il désirait me voir. Je ne comprenais pas bien pourquoi. Nous avions rendez-vous au Luxembourg.

Le type, c’était un camé pour de vrai. Ex-camé, m’a-t-il dit d’une voix mal assurée et trop aiguë. Il était petit et voûté, portait un jean qui moulait ses cuisses maigres. Ses cheveux clairsemés et longs lui pendaient dans le cou, un drôle de cou de fille, sans pomme d’Adam, son visage était ridé comme celui d’une petite vieille ; pourtant on voyait qu’il n’avait pas trente ans.

Nous nous sommes assis sur un banc, il a commencé à me poser des questions. Il parlait très lentement. Un peu comme un ivrogne. Mais son haleine ne sentait pas l’alcool.

« J’ai mis des années pour … euh… m’en sortir, tu vois ? Alors je voudrais être sûr que toi, tu… enfin je peux t’en avoir mais… »

Le discours était confus mais l’intention claire : il me faisait passer un entretien avant de décider si oui ou non, il allait m’en vendre.

« Bon… j’vais réfléchir », a-t-il conclu.

Il a proposé de me ramener chez moi en voiture. Dans une 4L pourrie et dépourvue de ceintures, nous avons fendu les rues du cinquième à une allure démente, grillant toutes les priorités et quelques feux rouges ; il conduisait tourné vers moi, continuant à me parler, nullement ému par le trottoir qui se rapprochait.

 

Quand on n’a pas de nouvelles suite à un entretien d’embauche, que dit le guide du demandeur d’emploi ? Laisser passer quelques jours puis appeler. Ce que j’ai fait. En vain. Injoignable. Je laissais des messages, il ne me rappelait pas.

J’ai dû contacter ma connexion chelou et lui demander de prendre contact pour moi en espérant qu’il aurait davantage de succès.

«  Il ne veut pas t’en vendre », m’a-t-on appris une semaine plus tard. « Il a peur que tu deviennes accro… il a des scrupules. »

Et voilà. Là encore, c’était pour de faux. Il n’allait rien m’arriver.

 

 

A trente ans, j’étais vaguement embringuée dans une relation de toute évidence sans avenir aucun –une de plus- avec mon boss de chez Liffe, faux écrivain et vrai alcoolique ; nous nous sommes retrouvés au pub un soir après le boulot. J’étais un peu déprimée, je me suis plainte de ma vie qui n’allait pas comme je voulais (je ne sais plus au juste quelle était la raison de mon mécontentement). Trouvant qu’Alan n’avait pas l’air de me prendre bien au sérieux j’en ai remis une couche.

Vient l’heure de la fermeture du pub ; Alan et moi nous séparons devant le métro et je prends les escaliers roulants pour descendre sur le quai. Arrivée en bas, je me retourne à demi et qui vois-je ? Alan qui me regarde d’un air préoccupé. Je m’apprête à lui faire signe quand je comprends soudain : il a peur que je me jette sur les rails, tellement j’ai fait ma désespérée. Il s’apprête à courir vers moi pour me sauver au moindre geste suspect. Alors moi, je continue dans mon rôle : je me rapproche du quai, prends un air mélancolique, les mains dans les poches, à demi-penchée vers la voie… évidemment, quand le métro arrive, je monte dedans et Alan se détourne pour quitter le quai. Et il ne se passe rien.

 

 

 

Un an plus tard, je me suis lancée dans une aventure qui aurait dû, selon toute probabilité, apporter une solution au moins provisoire à mon problème : un voyage au fin fond du Tibet, une ascension à plus de sept mille mètres... eh bien, je ne vais pas rentrer dans le détail parce que cette note s'allongerait démesurément, mais il suffit de dire que cette expérience m'a laissé la même impression de faux que tout le reste.

Je reste, obstinément, en-deça d'une certaine limite.

 

 

 

Voilà pourquoi je suis condamnée à écrire des histoires superficielles, bâtardes, à demi comiques : je vis pour de faux. Comment écrire pour de vrai ??

 

22.01.2008

So British part 2

Un certain nombre de mes lecteurs m’ont fait remarquer que ma « francitude » n’était pas convaincante. Peut-être ai-je encore une chance de m’en tirer avec les honneurs en démontrant la « britishude » de David ? Hein ?

Allez, soyez sympa ; je viens de me prendre dans la tronche une critique pourrie de chez Lattès -pourrie dans le sens où elle remet en cause l’esprit même de mon  roman, et m’incite fortement, si je persévère dans l’espoir d’être publiée, à tout réécrire, ou à peu près. En gros on m’explique gentiment que le contexte de mon récit (haute montagne) fait au lecteur une promesse implicite, qu’il s’attend à de grands frissons, du danger, des aventures palpitantes, et au lieu de cela je lui sers trois narrateurs ennuyés qui ne pensent qu’à leurs petits maux et à leurs problèmes de cœur tout en se traînant d’un camp à l’autre. Je pensais faire dans le genre décalé, mais il semble que ce ne soit pas satisfaisant à la lecture… j’ai donc le choix entre :

 

 

1)      réécrire en faisant du Frison-Roche,

2)      lâcher l’affaire complètement,

3)      accentuer le côté décalé en espérant que l’aspect parodique amusera le lecteur sus-mentionné (qui est décidément bien pénible), et compensera l’absence de morts, de chutes dans les crevasses, de sacrifice héroïque.

 

 

Donc par pitié, sur ce blog, dites-moi des choses comme : « Histoire parfaitement conçue, répondant exactement aux attentes du lecteur ! »

 

Je blague, évidemment (je précise puisqu’il semble que l’humour subtil de second degré avec lequel on est convaincu d’avoir écrit en tant qu’auteur ne soit pas toujours évident à la lecture… !)

 

 

Revenons un peu à mon David. Souvenez-vous : il m’a larguée devant chez moi comme un colis encombrant, et est rentré chez lui très certainement soulagé par ce délestage.

Une fois seule à l’intérieur, le gouffre entre mes attentes et le désastre de cette soirée m’est apparu dans toute sa béance ; j’ai eu un moment de désespoir intense et j’avais le choix, je pouvais tomber dedans ou le combler, alors j’ai sorti toutes les glaces que je gardais précieusement au congélateur.

Vanille, noix de pékan et rhum-raisin ; le tout agrémenté de chantilly en bombe. J’ai fait un café, je me suis mise à table dans le noir ; j’ai tout mangé et tout bu avec lenteur, l’esprit de plus en plus vide et l’estomac de plus en plus rempli.

Repue de crème, abrutie de sommeil, je me suis traînée dans les escaliers jusqu’à ma chambre et me suis effondrée toute habillée sur mon lit.

 

 

David s’est muré dans un silence obstiné plusieurs mois durant, laissant sans réponse le petit mail apaisant que je lui ai envoyé le lundi suivant. Je n’en ai pas été très étonnée. Ni vraiment triste d’ailleurs ; j’étais suffisamment occupée avec Mike.

 

 

Mes chances de revoir David allaient s’amenuisant ; mais un soir de la fin janvier, à une conférence donnée par l’alpiniste célèbre Joe Simpson, qui a tout à fait compris, lui, la soif de son lectorat pour les aventures extrêmes et ne se prive pas d’en mettre des tartines dans le genre, qui vois-je, assis très droit à quelques rangées derrière moi et fixant l’estrade de ses petits yeux bleus avec un sérieux inimitable ? David en personne.

Que faire dans ces cas-là ? Il était tentant de prétendre ne pas l’avoir remarqué. D’ailleurs peut-être m’avait-il vue et faisait-il semblant de son côté.

Mais soudain, ses yeux se sont trouvés plantés dans les miens et il a eu un sourire de surprise heureuse, comme s’il était content de me voir. A la fin de la conférence, cependant que la foule compressée s’évacuait lentement par les allées menant aux sorties, il a fait à contre-courant les quelques mètres qui nous séparaient :

-         Bonjour. Quelle bonne surprise !

-         Euh… oui, c’est plaisant de se revoir comme ça…

Je marchais sur des œufs. Et si j’allais lui faire peur encore ? Surtout ne pas poser la question qui me montait aux lèvres : « Et pourquoi tu n’as pas répondu à mon mail ? Hein ? »

J’ai réussi à me retenir.

-         Je suis avec des amis mais… nous allons tous au pub, ce serait un plaisir si tu voulais bien te joindre à nous, a demandé David.

Décidément, il n’avait pas changé : ces manières, cette politesse parfaite que j’avais prises pour un intérêt tout spécial… je devais faire attention à ne pas me faire avoir une seconde fois. Mais aller au pub avec ses potes ne semblait pas démesurément risqué.

 

 

Nous avons passé un bon moment. Un très bon moment, même. Il pleuvait dehors ; David me tenait par le bras, serrée contre lui sous son parapluie. Nous marchions lentement vers le pub. Les « amis » parlaient entre eux. David et moi entretenions une conversation légère mais qui semblait intime et particulière. C’était comme si rien n’avait eu lieu ; comme si j’avais rêvé cette soirée chez lui et le malaise subséquent.

 

 

David m’a raccompagné à White City ; je savourais le plaisir de me retrouver à l’intérieur de cette voiture alors que l’ambiance était si détendue, tellement à l’opposé du trajet dont j’avais le pénible souvenir. Il s’est arrêté dans la petite impasse déserte où se trouvait la maison. Toujours dans l’idée de ne pas l’effrayer, j’avais déjà ouvert la portière en prenant garde de ne pas mentionner un possible rendez-vous quand David m’a dit :

-         Tu sais ce que nous pourrions faire, si cela te tente naturellement, c’est passer un week-end dans le Lake District.

-         Ah bon ?? Mais… tous les deux, tu veux dire ?

-         Oui, tous les deux… si tu veux, bien sûr.

Il a rougi et fait son sourire agrémenté du petit bruit de salive qui m’avait irritée parfois, mais que je retrouvais avec plaisir.

-         Ce serait bien pour toi. Tu as besoin de t’entraîner… tu pars fin mars, il faut s’y mettre. Je ne veux pas dire que tu n’es pas assez entraînée, je suis sûr que tu l’es, mais ça pourrait être bien quand même, on n’en fait jamais trop…

Le pauvre, il s’empêtrait dans ses justifications. J’ai eu pitié.

-         David, ce serait parfait, ai-je conclu en posant la main sur son bras.

Il a rougi encore plus fort.

 

 

Le jour de la Saint Valentin, j’ai reçu cet énorme bouquet de roses à mon bureau, de la part de David. D’abord j’étais si déçue qu’elles ne viennent pas de Mike que je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à cette blague de mauvais goût que me faisait l’univers. Ce type qui ne me plaisait qu’à moitié, qui m’avait de plus snobée pendant des semaines… et il m’envoyait des roses ? Alors que l’autre, qui ne pouvait terminer un mail sans écrire « I love you », n’était même pas fichu de me téléphoner.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil … de David.

-         Il faudrait que je te demande quelque chose. Je vais réserver l’hôtel pour notre week-end et… c’est un très bon hôtel, n’est-ce pas… vraiment près des montagnes…

Il a digressé pendant dix minutes avant d’en venir à l’objet de son appel :

-         Voilà, je peux réserver deux chambres ou une seule. Et si je prends une seule chambre, je peux demander un grand lit, ou deux lits simples. Alors…

-         Alors ? (petit plaisir de le sentir si gêné.)

-         Eh bien… qu’est-ce que tu en penses ? (bruit de salive particulièrement agaçant dans le combiné.)

-         J’en sais rien, moi. Tu fais comme tu veux.

 

 

J’ai raccroché, en colère contre cet indécis qui n’en finissait pas de me demander mon avis. J’avais vaguement conscience de me tromper et d’être en tort : au fond, j’avais raccroché au nez de David parce que j’étais furieuse contre moi-même de ne pas réussir à faire un choix, trop engluée dans mon histoire d’amour avec Mike. Je pensais avoir fâché David.

Mais pas du tout : « tu as raison. C’est à moi de décider. Je réserve donc une chambre double, avec un seul lit. Si toutefois tu n’étais pas d’accord, merci de me le dire rapidement afin que je change la réservation. Encore désolé de m’être montré aussi hésitant… », m’écrivait-il.

Quel brave type. Je ne pouvais guère m’accrocher à ma mauvaise humeur.

 

 

Le soir de notre arrivée, le temps était épouvantable. Nous roulions sous la pluie depuis plusieurs heures et il était tard.

La chambre était grande. Un peu rose, un peu moche mais confortable. Le lit faisait au moins 180 cm de large. Tant mieux. N’ayant toujours pas réussi à décider de ce que je voulais, j’aimais autant avoir la possibilité de me réfugier au bord, loin de tout contact.

Je me suis glissée dans les draps à côté de mon compagnon. Il était un peu ridicule avec son pyjama rayé. Très anti-sexe.

Jusque là, nous ne nous étions pas touchés et je ne savais que faire.

-         Bonne nuit, a dit David en éteignant sa lampe.

-         Bonne nuit.

Nous étions dans le noir le plus complet quand j’ai senti un bras froid et mou comme une limace se glisser autour de moi, essayant de me ramener vers le centre du lit. Coopérative, je me suis laissée faire, sans grand enthousiasme. Je comparais malgré moi cette étreinte maladroite à la façon que Mike avait de se coller à moi, de m’attraper tout le corps… David m’a embrassée légèrement dans le cou. Je n’ai pas réagi.

-         Bon, je crois que je suis fatigué ce soir, a dit David avec un grand tact. Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?

-         Non, pas du tout, je comprends très bien.

Me libérant de son bras, je me suis hâtée de migrer vers le bord de la couche. David n’a pas tardé à ronfler. J’ai mis mes boules Quiès.

 

 

Il faisait toujours très mauvais le lendemain ; la marche dans les collines désertes était peu plaisante. De plus, David marchait très lentement et je devais l’attendre sous la pluie tous les quarts d’heure. Nous avons sagement décidé de lâcher l’affaire vers midi. Après le déjeuner, David s’est mis à bailler.

-         Désolé, a-t-il dit pour la dixième fois de la journée. Je ferais bien la sieste, je crois. Et toi ? Bien sûr, si tu préfères t’entraîner… marcher encore, euh… je t’accompagnerai avec plaisir, a ajouté précipitamment David avec l’air de consentir un énorme sacrifice.

-         Non, ça va aller je crois, l’ai-je rassuré.

 

Et de nouveau, le lit. Nous étions habillés certes, mais la question de la veille flottait dans l’air confiné de la chambre rose : câlin ou pas câlin ? David ne semblait pas d’humeur entreprenante : il m’a rapidement tourné le dos et s’est endormi.

Pas sommeil. Que faire ?

Je commençais à me lasser de l’éternelle correction, de la galanterie, de la raideur. Qu’avaient donc signifié ces fichues roses de la Saint-Valentin ? Un peu de passion que diable !

A défaut de passion, j’ai fouillé ma valise à la recherche de mon livre. Un papier traînait au milieu de mes vêtements. C’était la facture que Mike m’avait envoyée le mois précédent, quand nous avions encore une relation amoureuse qui ressemblait à quelque chose. Elle avait dû glisser de mon bouquin.

Mike me faisait une ristourne de mille dollars et surtout, il avait écrit ce petit mot : « Missing you –Mike ». Succinct, certes, mais je l’avais lu et relu, subjuguée par l’énergie évidente qui se dégageait de cette écriture ferme et pressée. Un homme, un vrai ; pas la chose inerte à côté de moi. Il fallait peut-être lui faire comprendre, à celui-là, qu’il avait de la concurrence. Le rendre jaloux.

J’ai posé la facture sur une petite table, bien en évidence avec le post-it dessus.

 

 

David s’est réveillé lentement après deux heures de coma.

-         Tiens, si nous allions prendre le thé ?

Logique. Il était quatre heures. David s’est frotté les mains de plaisir anticipé.

Je ne me réjouissais pas spécialement à l’idée de boire du thé, mais sortir de la chambre nous ferait passer devant la petite table ; avec un peu de chance David, qui avait pour Mike une grande fascination, presque une vénération, comprendrait quelle valeur j’avais sur le marché et combien il avait de la chance d’être là avec moi. Il me renverserait sur le lit et on ne parlerait plus de thé.

Je l’ai vu jeter un coup d’œil au papier. Lire le mot… se diriger vers la porte.

-         C’est Mike, ai-je précisé inutilement. La facture que m’a envoyée Mike. Pour le voyage.

-         Ah oui, je vois, a-t-il dit. Hmmm… un bon thé bien chaud.

 

 

J’ai passé le restant de la journée à parler de Mike. D’abord de façon allusive, puis de façon plus claire, puis en enfonçant carrément le clou :

-         J’ai passé lé réveillon chez Mike, ai-je précisé.

-         Ah, oui, a dit David de son air intéressé et poli qu’il avait toujours. Et c’était agréable ? Avait-il invité beaucoup de gens ?

Il m’a encore demandé ce que Mike avait cuisiné, si sa maison était grande et s’il la louait les six mois par an qu’il ne l’occupait pas.

Je commençais à comprendre que loin d’inciter David à l’action, ma stratégie se révélait des plus refroidissantes. Je pouvais être tranquille : il ne me toucherait plus.

 

Au matin, de fort mauvaise humeur après une nuit absolument pas torride, je suis allée ouvrir au garçon qui apportait le plateau du petit déjeuner avec un journal :

-         Ah non, ai-je dit avec emportement. Remportez ça, on n’en a pas besoin.

J’ai fermé la porte derrière le type interloqué et j’ai porté le bazar jusqu’au lit. David se redressait, les yeux encore à demi-clos. Il a regardé le plateau.

-         Mais… il n’y a pas de journal ? Qu’est-ce que c’est que cet hôtel ? Je vais me plaindre à la réception.

-         C’est à dire que… j’ai demandé au garçon de le remporter…

-         Hein ? Mais pourquoi ? J’aime beaucoup mon journal du dimanche matin.

David semblait terriblement déçu.

 

 

Nous avons eu une drôle de journée, à nous regarder en chiens de faïence comme deux étrangers que le hasard a contraint à passer du temps ensemble. Oh, mon compagnon était demeuré parfaitement agréable et arrangeant, mais je sentais que le cœur n’y était pas ; de mon côté, j’ai pris un malin plaisir à le semer dans les collines détrempées.

A quinze heures, nous reprenions avec soulagement la route pour Londres, moi toujours aussi aimable, frustrée d’avoir bousillé ma seconde chance avec David même s’il ne me plaisait pas vraiment, lui toujours aussi « British ».

21.01.2008

So British, part 1

Cet après-midi, sortant de chez moi pour aller courir dans le parc, je suis tombée sur ma voisine habillée comme un sac, pressée, accrochée à une poussette depuis laquelle sa fille de un an me regardait avec antipathie –  cette gosse ne peut pas me sentir, je crois que c’est parce que je suis la seule nana de l’immeuble qui ne gâtifie pas en la voyant. Je n’ai pas un instinct maternel très développé ; à cela  s’ajoute le fait que je ne peux pas encadrer cette enfant. Ses façons geignardes, les grimaces qu’elle fait, son air faux-cul…

-         Je suis à la bourre, a dit la voisine. Faut que j’emmène Zoé à la halte-garderie. Pendant ce temps j’irai faire les courses chez Champion, après je la récupère, puis faut que je fasse la cuisine, Stéphane a invité des amis, j’ai acheté une sole au marché y’a un super poissonnier tu sais, c’est rare les bons poissonniers, d’ailleurs si tu veux savoir où trouver des poires vraiment exceptionnelles… mais je te laisse, j’suis vraiment la bourre, on s’appelle, hein ?

-         Oui, on s’appelle. Moi faut que j’aille acheter du lait à la pharmacie, ai-je dit sans aucun souci de vraisemblance vu que j’étais en short et que j’avais mon Ipod dans les oreilles.

Nous étions tellement dans un rôle que tout ça se disait sans vraiment en avoir conscience, machinalement ; n’importe quelle mère de famille s’adressant à n’importe quelle autre. Ce n’était pas une conversation entre deux personnes, mais entre deux archétypes.

Tandis qu’elle filait vers le portillon de la résidence, je me disais : on essaie à toute force d’être des individus, mais on se passe son temps à se comporter de façon éminemment prévisible, c’est bien triste. Encore qu’on ne s’en rende pas vraiment compte quand il s’agit de soi. C’est beaucoup plus visible chez les autres.

 

 

Par exemple, réalise-t-on à quel point on est conditionné par sa nationalité ? Je ne m’étais jamais sentie particulièrement française avant de vivre à Londres. J’y étais depuis un mois à peine quand un autre français (qui lui, s’était expatrié plusieurs années auparavant) m’a fait cette remarque : « Tu es très française ». J’ai été très vexée. Mais cela devait être vrai, puisqu’il est arrivé plusieurs fois que des anglais que je venais de rencontrer s’exclament : « you’re French » avant même de m’avoir adressé la parole.

Je ne sais pas ce qui est tellement français chez moi ; je me vois trop de l’intérieur. Mais je comprends aujourd’hui à quel point les gens sont englués dans des codes, manies, façons d’être et même façons de penser propre à leurs origines et à leur nationalité en particulier. Moi qui ai toujours voulu croire que les gens étaient avant tout des individus…

Naturellement, rien n’est plus parlant qu’un bon exemple et je vais donc raconter une petite histoire à visée toute pédagogique.

 

 

Je vivais depuis un certain temps à Londres et j’avais eu un certain nombre de relations amoureuses, mais assez peu avec les indigènes : c’est ainsi, quand on est étranger quelque part, on rencontre d’autres étrangers. Les Anglais qui fréquentent les expatriés sont en général un peu marginaux, eux-mêmes mal intégrés dans leur propre communauté, d’où leur prédilection pour les étrangers qui, moins au fait des codes sociaux, ne se rendent pas compte tout de suite qu’ils ont affaire à un freak et sont, de plus, bêtement reconnaissants quand on leur témoigne de l’attention.

Mais moi, je n’étais déjà plus si étrangère que ça ; je ne tombais pas dans le panneau. En conséquence, je fréquentais assez peu d’Anglais, si l’on excepte ceux avec qui je vivais à White City. Puis j’ai rencontré David.

 

 

Avant de partir en expédition dans l’Himalaya avec l’équipe de Mike, j’avais tenu à me renseigner auprès d’anciens clients ayant effectué le même genre de périple. Mike m’avait transmis une liste. Seul David vivait à Londres. Nous étions convenus de boire un verre ensemble pour discuter de son expérience.

Ce soir de la fin Août, j’attendais David en terrasse d’un pub donnant sur Holland Park. Je me demandais à quoi il pouvait bien ressembler. Sa voix était pleine de promesses, grave et profonde, elle prenait ses aises et s’installait dans les phrases comme dans des fauteuils. Je ne le connaissais pas, mais cette voix m’avait donné envie de me blottir. De jeter l’ancre. De me reposer auprès de quelqu’un.

J’avais beau faire celle qui s’en fout, j’en avais assez de ma fière solitude.

 

 -         Hi. I’m David.

 

Dans le contre-jour se tenait un corps grand et massif, qui donnait chaud rien qu’à le regarder. Il ressemblait à sa voix.

En me levant, j’ai constaté qu’il n’était pas aussi grand que je l’avais cru ; et son crâne légèrement dégarni sur le dessus le vieillissait. Mais ce n’était pas laid, c’était touchant et digne. Et il possédait une mâchoire bien carrée, des dents blanches. Quand il regardait au loin, menton en avant et regard d’acier, on aurait dit un général russe surveillant les steppes glacées.

Le sérieux lui allait bien ; contrairement à la plupart des gens, il perdait beaucoup de son charme en souriant. Son visage se colorait curieusement et prenait l’allure d’un vieux papier peint : ça plissait et ça rougissait de partout. Juste avant le désastre, David émettait un petit grognement surpris, d’air et de salive mêlés.

C’était un homme qui n’aurait jamais dû se laisser aller à sourire, ni à quitter son costume. Si je l’avais rencontré sur l’Everest, en polaire et pantalon gore tex, je ne lui aurais probablement pas accordé plus d’un regard. 

 

 

Nous vidions lentement nos verres en parlant du Tibet, de l’Everest, de Mike, de ses clients. Je me sentais prise d’une grande langueur, dans le soir tombant.

David m’enveloppait toute entière dans ses gestes mesurés et sa pondération rassurante. C’était fluide et facile ; je me sentais comme dans ces restaurants très chics et très chers où tout arrive exactement en temps voulu et comme par magie.

 

 

J’ai revu David trois ou quatre fois. Chaque soirée se déroulait exactement comme elle devait se dérouler, sans fausse note, me laissant avec un sentiment assez rare de perfection. Notre intimité progressait avec une lenteur rassurante et correcte, dans une confiance grandissante, raisonnable. David m’a proposé de venir dîner chez lui à l’exact moment où cela devenait la prochaine étape naturelle de notre histoire…

 

 

C’était un vendredi soir de la fin septembre.

Lorsque j’ai quitté White City, j’étais sûre de ne pas revoir mes colocataires avant le lendemain matin. J’ai même hésité à glisser une nuisette dans mon sac à main.

David habite près d’Acton. C’est à des kilomètres à l’ouest de Londres. Pour un Parisien ce serait la lointaine banlieue, mais à Londres, c’est pratiquement le centre.

Il m’attendait à la station dans une longue auto grise, discrète et de bon goût, si confortable que j’ai failli m’endormir pendant le trajet.

 

 

L’appartement de David était vaste mais curieusement nu : aucune photo, aucun tableau au mur, pas de bibelots, même pas de plante verte.

La salle à manger, brune et noire dans le jour mourant, était particulièrement triste ; les voilages aux fenêtres laissaient passer quelques rayons brumeux qui faisaient une tache glauque sur l’énorme commode à gauche. Au centre une lourde table marron foncé en bois massif occupait pratiquement toute la surface, entourée de quelques chaises à dossier haut et très droit.

La porte voisine donnait sur le salon. La moquette était très rouge, le canapé très vert. Il y avait une table basse avec un dessus en verre, un téléviseur énorme et une bibliothèque en bois sombre remplie de DVDs et de livres de montagne. Aucun soupçon de goût. Rien n’allait avec rien. Quant à la chambre, elle était impersonnelle et confortable, comme à l’hôtel.

 

 

David m’a servi à boire ; nous avons discuté dans la cuisine cependant qu’il finissait de préparer les entrées.

Après deux verres, je ne le trouvais plus tellement moche cet appartement, je m’y sentais à l’aise et j’étais encore plus certaine de l’issue de la soirée, d’autant plus que David avait de ces façons de s’approcher de moi pour me parler, presque à me toucher de son grand corps ; et je me sentais fondre, dans la chaleur de sa voix qui hésitait parfois. Il semblait intimidé, c’était délicieux. Je ne parvenais toujours pas à aimer son sourire mais il me venait un certain sens du compromis. Avec un peu de temps je ne doutais pas de pouvoir m’y habituer. Surtout si David continuait de se montrer aussi empressé.

Comme j’avais un petit haut sans manche, et qu’il faisait un peu frais, j’ai esquissé le geste de me frotter les bras pour les réchauffer ; il m’a immédiatement demandé si je désirais qu’il monte le chauffage. A peine avais-je fini mon verre qu’il me resservait avec une promptitude grave.

Je me reposais. Quelle différence avec les rapports d’égalité et de camaraderie que j’entretenais jusque là avec des hommes qui craignaient de me tenir la porte de peur que je les accuse de machisme !

Cette sacro-sainte égalité, c’était appréciable certainement ; mais une parenthèse était bienvenue. J’avais très envie qu’on s’occupe de moi, qu’on me parle doucement et qu’on me manipule comme une poupée fragile. Je me voyais très bien en femme choyée. Je n’aurais plus à me battre, au fond pourquoi aller m’emmerder sur l’Everest si je pouvais trouver le repos ici auprès de David, il me raconterait tout, me montrerait toutes les photos, ce serait pareil, ah oui s’arrêter enfin.

 

 

Puis le repas a été prêt, nous sommes passés dans la salle à manger. Je ne sais pas si c’était le froid de cette pièce, ou l’attitude de David, mais quelque chose avait changé. Je n’étais plus protégée par David. Je sentais de nouveau le mordant de ma vie, des relations comptées où chacun donne ce qu’il reçoit, pas plus.

Je n’avais pas faim. J’attendais, toute seule dans ce moment de creux, contre le dossier rigide, que ça se passe. Je chipotais dans mon assiette et je n’étais plus sûre de rien. Le vin était bon et la conversation facile ; pourquoi ça n’allait plus ?

 

 

Dans ces cas-là, moi, j’ai un truc : je provoque. Je pose des questions extrêmement personnelles. Parfois ça marche, on ouvre le robinet et l’autre n’en finit plus de se répandre ; ce n’est pas bon pour la relation mais ça sauve la soirée. Du court terme en somme.

-         Alors David, tu as déjà eu des histoires sérieuses ?

La question tombait comme un cheveu sur la soupe ; nous n’avions jamais encore abordé le sujet.

David a souri. Sifflement salivaire plus prononcé qu’à l’accoutumée, manifestant sa surprise ; puis, non sans une certaine componction, il a répondu par le récit de sa dernière relation avec une Chinoise qui ne parlait que le Chinois et avait fini par rentrer en Chine.

-         Et à part ça ?

-         Euh… eh bien c’est tout.

Il a rougi et souri de nouveau avec cet insupportable petit bruit.

 

 

J’ai eu un grand moment de découragement. Un goût métallique me montait dans la bouche. J’ai vu très clairement que rien ne serait possible entre David et moi. J’avais envie de rentrer chez moi.

A défaut, j’ai fini la deuxième bouteille de Chardonnay. Pourtant je sentais que la chose raisonnable, la chose à faire, était de cesser de boire et de rester polie et souriante, un peu distante, de ne pas trop tarder après le dîner pour qu’on se sépare dans des dispositions amicales ; puisqu’au fond, ce type ne me plaisait pas.

Seulement, voilà : mon corps attendait quelque chose. Il s’était fait à l’idée, lui. Et l’alcool n’avait rien arrangé.

Je regardais David et malgré moi, j’imaginais la douceur de ses lèvres sous mes doigts ; son sourire heureux, ses yeux éclaircis de jeunesse et d’espoir amarrés aux miens, son visage légèrement penché en arrière… ses lèvres entrouvertes ; de mon index j’en effleurais l’intérieur tendre, vulnérable… nous ne respirions plus… nos corps en attente se rapprochaient imperceptiblement, dans une impatience maîtrisée où grandissait une tension de plus en plus difficilement supportable…  

Mon désir gonflait, bouillonnait comme un torrent qui se retient. Je me tortillais douloureusement sur ma chaise rigide, à attendre que David suggère de passer au salon et pensant que, dans la mollesse du canapé, je n’aurais qu’à laisser les choses se faire, qu’à lâcher les eaux pour que ça tombe et on serait tellement englouti dedans qu’il n’y aurait plus de raison.

 

 

-         Je vais faire un café. Tu veux regarder un documentaire sur l’Everest ?

Encore ? J’en avais jusque là de voir la face Nord sous tous les angles. Mais si ça pouvait le mettre à l’aise, d’avoir l’air de regarder un film.

Il a mis la vidéo en marche. En équilibre instable à l’extrême bord du canapé, nous avions besoin de nos deux mains pour manipuler avec précaution les tasses brûlantes.

J’ai pensé que, si nous laissions passer trop de temps, une gêne s’installerait et nous resterions tous les deux figés comme des briques jusqu’à la fin du film, et c’en serait fini pour ce soir-là.

 

 

Je me suis enfoncée dans les profondeurs du sofa, tout en inclinant le buste vers David, d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus. Il s’est penché en avant pour se débarrasser de sa tasse ; j’en ai profité pour m’effondrer davantage et  lorsqu’il s’est s’affalé contre le dossier, il n’a pu faire autrement que de recevoir ma tête sur son épaule.

Mais il ne se passait rien. J’étais collée à David et il demeurait tout raide ; j’en avais des douleurs partout à force de me contorsionner.

Enfin il a poussé un long soupir, s’est étiré puis a laissé tomber sur le dossier un bras interminable ; je me suis retrouvée tout naturellement dans le creux de son épaule… un long moment encore ; puis il a laissé pendre sa main, qui s’est trouvée se poser sur moi.

Que tout ceci était long. J’en avais marre de jouer. Mon corps se rebellait ; il exigeait une bouche, des mains, tout de suite. N’importe quoi de chaud et de vivant aurait fait l’affaire.

Toute frémissante j’ai embrassé très doucement la joue à portée de mes lèvres, cette joue large et si proche que je sentais sa tiédeur sur ma peau.

David est resté sans réaction pendant quelques secondes interminables, puis il s’est enfin tourné vers moi, sans me regarder, et il a effleuré mes lèvres de sa grande bouche, maladroitement, brusquement. Je ne lui ai pas laissé le temps d’être trop embarrassé ; j’ai avancé de nouveau mon visage vers le sien, et nous avons enfin eu un vrai baiser.

 

 

Soudain la bouche de l’homme est devenue dévoreuse, sa langue me fouillant sans ménagements tandis que je reculais dans le canapé pour me mettre à l’abri. Allait-il me déshabiller sauvagement pour ensuite régler mon sort à même le sol ? J’avais envie et je n’avais plus envie, vaguement dégoûtée.

Mais non, il ne se passait rien ; simplement les baisers s’éternisaient, la langue plus indiscrète encore, la bouche si largement ouverte qu’elle happait une partie de mon menton et menaçait d’engloutir mon nez. Nos baves mêlées me mouillaient tout le visage.

Je me demandais comment nous sortir de là lorsque brutalement, David a décollé ses lèvres ventouses de ma peau. Il m’a regardée avec son petit air gêné.

 

 

Il s’est carrément détourné de moi, s’est installé bien au creux du sofa, complètement captivé par le film : c’était la fin et il y avait eu des morts ou, tout au moins, un mort, puisqu’on voyait un corps à moitié pris dans la glace, en train de geler.

 

 

Ecœurée mais encore empêtrée de mon désir, j’avais chaud au visage mais froid aux mains, des frissons dans tout le corps et les yeux grand ouverts fixés sur la télévision ; le film n’a pas tardé à s’achever sur une envolée lyrique tout à fait typique et savoureuse, « mais que vont donc chercher ces hommes sur cette montagne hostile ».

David s’est tourné vers moi :

-         Il est tard… je devrais te ramener chez toi.

 

 

Certes, je ne voulais pas m’embarquer dans une histoire avec lui ; mais quelle humiliation de rentrer chez moi !

-         Tu sais, je peux rester ici… dormir sur le sofa ? Par terre… ?

 

 

Même si je ne l’ai pas dit, j’étais prête à payer tous les tributs qu’il exigerait et la supplication dans mes yeux ne laissait certainement aucun doute à ce sujet.

-         Je préfère te reconduire, a-t-il répondu en bredouillant, tout rouge. Tu peux rester si tu veux mais… je ne suis pas prêt je crois…

 

 

Plus de général russe qui tienne ; c’était la retraite de l’armée, à pieds et dans la boue.

Nous sommes donc partis de chez lui, moi muette et sombre comme je sais faire quand je boude. Je boudais très fort. Nous sommes montés dans la voiture, galamment il m’a tenu la portière et tout, il n’osait plus me regarder ; je m’obstinais dans mon mutisme rageur. Il a avancé vers moi une main timide, que j’ai rejetée froidement, sans le regarder.

-         Je suis désolé, a balbutié le pauvre homme.

 

 

Je suis restée de marbre. Une déesse du silence. Je savais qu’il n’y avait plus rien à faire, que David allait bel et bien me larguer devant chez moi, à White City. J’étais triste comme une pantoufle abandonnée.

Il a arrêté la voiture face à la maison, prenant la peine de faire un détour pour me déposer juste devant. Je suis descendue sans mot dire, j’ai fermé la portière sans la claquer et me suis éloignée d’une démarche altière, sans un regard en arrière.

Bien inutilement, car j’ai entendu la voiture s’éloigner avant même que je n’aie atteint ma porte…

 

 

Naturellement, David ne m’a plus donné signe de vie. J’ai mis longtemps à comprendre que ce n’était pas de sa faute : le pauvre, je lui avais fait peur. Trop française pour lui… !

17.01.2008

Embarcation Légère

J’étais dans un grand doute hier : devais-je ou non écrire à mon « tuteur » ?

Afin de prendre une décision éclairée, j’ai résolu de commencer par quelques recherches via google, stratégie présentant le grand avantage d’éviter de me mouiller.

Et alors là, qu’est-ce que je vois ?

 

 

D’abord, que mon tuteur est non seulement vivant mais enseigne toujours dans mon ancienne école. Ensuite, qu’il dirige une section, un département, un machin quoi, en collaboration avec une bonne femme… qui n’est autre que l’épouse de l’animateur de cet atelier d’écriture auquel je me rends avec un enthousiasme de plus en plus spectaculaire !

Le nom de cette dame étant peu usité, je suis bien certaine qu’il s’agit d’une seule et même personne.

Me voilà fort perplexe. Passée la première surprise, ce genre de coïncidence m’emplit d’abord d’un sentiment de toute-puissance, du type : le monde entier passe par moi.

C’est bien agréable mais tout à fait bref. Ce qui lui succède, c’est une sorte de malaise, de méfiance, n’ayons pas peur des mots, une forme de paranoïa : mais pourquoi ces deux-là se connaissent-ils ? De quel complot s’agit-il donc ? Peut-être ont-ils même parlé de moi ensemble.

 

 

Ces connexion inattendues entre des pans à priori dissociés de sa vie, ce n’est pas une bonne nouvelle. Je l’ai appris à Londres. Londres encore, j’en reviens toujours là.

 

 

 

J’ai déjà évoqué mon boulot sur ce blog, mais je ne crois pas avoir mentionné que je travaillais au sein d’une équipe presque exclusivement masculine. Une dizaine de mecs pour deux filles, moi, et ma collègue Diana, dont le bureau était exactement en face du mien.

D’un abord souriant, Diana avait quelque chose de Sarah Jessica Parker dans « Sex and the City » ; petite, toute mince, un visage clair un peu trop long et une masse de cheveux bouclés qui doublaient le volume de sa tête. Et elle portait toujours des talons hauts.

Elle était très sympa, riait volontiers. Pas trop mon genre de copine ; manque de cynisme. En même temps, avais-je vraiment les moyens de faire la difficile ? Eh bien non. Car je n’avais pas suffisamment de taf pour rester silencieuse toute la journée ; et les « british » ont une certaine tendance à se regrouper par genre ; on le constate d’ailleurs dans les pubs le vendredi soir : les mecs beuglent entre eux et les filles braillent entre elles.

 

 

Diana et moi avions pris l’habitude de causer de tout et de rien, mais je me taisais au sujet de « Mike ». Car à l’époque je sortais avec « Mike ». Et c’était drôlement compliqué.

 

 

Petit rappel à destination des fainéants qui n’ont pas lu toutes mes notes : « Mike » qui ne s’appelle pas vraiment « Mike » était un guide de haute montagne chez qui j’avais passé mon dernier réveillon, près de Chamonix, et dont j’étais assez « grave ». A vrai dire, mes journées s’enroulaient comme elles pouvaient autour de mon unique obsession : la consultation incessante, compulsive, de mes mails persos.

Allait-il écrire ? Si oui, combien de lignes (une ou deux) ? Sur quel ton ? Devais-je lui écrire, même s’il n’avait pas répondu à mon mail fleuve de la veille ?

 

 

Discrète, Diana ne posait pas de questions. Je n’arrivais pas à me décider à parler de Mike. J’avais l’impression de préserver notre histoire en la tenant secrète. Mais j’avais parfois très envie de craquer, notamment quand Mike se murait dans un silence qui affolait mes nerfs fragiles.

Puis il y a eu la Saint-Valentin. Enorme bouquet de roses rouges sur mon bureau. Déception encore plus énorme d’apprendre que Mike n’en était pas l’expéditeur, comme je l’avais d’abord cru.

Et là, je n’ai plus eu la force : j’ai tout raconté à Diana.

-         Tu sais, a-t-elle commenté, je pense que si c’est trop compliqué, ce n’est pas bon signe. Quand on rencontre le bon, les choses se passent simplement. C’est ce qui est arrivé pour moi. Avant de connaître mon mari, je me prenais la tête avec des relations tordues, mais quand je l’ai connu tout s’est déroulé avec une sorte d’évidence… 

 

 

Voilà qui était très encourageant. D’ailleurs je souhaiterais dire quelque chose à Diana, si par hasard elle me lit (nul n’est à l’abri des coïncidences les plus démentes) : Diana, tu aurais pu éviter de me sortir un truc pareil alors que j’étais déjà au fond du trou. En plus, tu avais tort : avec mon mari à moi, ça a été une sacrée galère, et on s’est mariés quand même.

 

 

Le lendemain de ce jour funeste, qui devait donc être un quinze février, j’étais de nouveau au bureau et les roses rouges me regardaient depuis le verre pourrave que j’avais utilisé en guise de vase, coupant rageusement les tiges vigoureuses jusqu’à ôter à ces pauvres fleurs toute espèce de dignité, en tout cas je le croyais, et pourtant je vous le dis, rapetissées et ridicules, elles me narguaient encore dans leur flamboiement.

C’est alors que Diana, planquée derrière son ordi, me dit en rougissant (elle rougissait très facilement) :

-         Il faut que je t’avoue quelque chose… mon mari connaît Mike. Je n’ai pas osé te le dire hier, après tout ce que tu m’avais raconté, mais ensuite j’étais gênée…

 

 

J’étais scotchée. Diana et moi étions ingénieurs en informatique et habitions Londres ; son mari était architecte ; Mike, guide de haute montagne, vivait à Chamonix. Le lien n’était pas facile à établir. J’ai naturellement demandé des explications.

Le mari en question, que nous appellerons John, travaillait dans un cabinet d’architecture ; sa boîte était en relation d’affaires avec « Mike » pour l’édification d’un hôtel au camp de base de l’Everest. John participait au projet, il était même pressenti pour se rendre sur place lorsque la construction débuterait.

 

 

Cette révélation m’a amusée. Et j’ai réalisé que je pouvais en tirer parti : Mike  était à Londres ce week-end et j’étais morte d’angoisse à l’idée du samedi entier que nous allions passer ensemble, dans ma ville, sans que j’aie la moindre idée de la façon dont j’allais distraire mon compagnon.

 

 

Il ne me venait pas à l’esprit de le présenter à mes amis. Mike aurait détonné, pas tant du fait de son âge que de sa personnalité rugueuse, de son manque d’intérêt pour les questions culturelles –parce qu’il s’en fichait complètement, je devais bien l’admettre.

Notre samedi soir était pris par un dîner d’affaires : Mike devait rencontrer un dénommé Harry qui dirigeait une compagnie similaire à la sienne mais basée en Écosse. L’objectif de cette rencontre était d’arranger un achat groupé de  masques à oxygène pour la prochaine expédition sur l’Everest. Restait donc à trouver comment remplir la journée.

Ça tombait bien : Diana et son mari n’avaient rien de prévu. En deux phrases c’était réglé, déjeuner chez « Maggie Jones » -un restaurant simple et chaleureux à Notting Hill- avec Mike. Dire que j’avais tant paniqué à propos de cette affaire ; tout s’arrangeait, pour ainsi dire, de soi-même.

J’ai tout de même jugé utile de mettre Diana en garde : Mike pouvait très bien se montrer désagréable. C’était même là son état ordinaire ; il n’y avait que certains soirs, quand il avait beaucoup bu, qu’il devenait sentimental, versant dans l’émotion comme dans un fossé.

-         Ah bon ? John le trouve très sympa, a répliqué Diana.

 

Fort bien. John ne l’avait sans doute vu que brièvement, au cours de réunions de travail. Il n’allait pas tarder à prendre la pleine mesure du personnage. Grâce à moi.

 

 

Nous avions donc rendez-vous chez « Maggie Jones ». Je m’attendais à devoir excuser Mike auprès de John et Diana mais, à ma grande surprise, il est arrivé à l'heure.

-         Ma chérie. Ça me fait plaisir de te voir. 

Il m'a embrassée tendrement sur la bouche. Jamais il ne s'était montré aussi expansif avant l’apéritif.

 

 

Mike a serré la main de John, puis de Diana, avec enthousiasme. On aurait dit qu’il retrouvait ses deux meilleurs amis rescapés d’un naufrage.

J’avais prévu plusieurs anecdotes, remarques générales, plaisanteries de nature à relancer la conversation, mais elle volait de ses propres ailes sans jamais faiblir et je n’ai pratiquement pas pu en placer une. Mike souriait tout le temps ; il me prenait par le cou et glissait sa main dans mes cheveux, me ramenait à lui, comme s’il était fier d’être avec moi, comme si nous étions un vrai couple. Et il parlait, parlait, à n’en plus finir, il en devenait presque fatigant, je n’avais pas l’habitude. John et Diana étaient complètement sous le charme.

 

 

Nous avons quitté le restaurant vers seize heures.

-         Quelle bonne idée tu as eue d’organiser ce déjeuner, a dit Mike de sa nouvelle voix, gorgée de rire contenu.

 

Restait à trouver quoi faire jusqu’au rendez-vous avec Harry à la gare de Paddington : il arrivait par le train de dix-neuf heures.

-         J’ai un peu de travail, a dit Mike. Si tu veux on se retrouve au pub, dans la gare.

-         Ah oui, bien sûr.

Ça m’arrangeait en un sens ; d’autant plus que Mike était plaisant et je craignais plus que tout le basculement qui pouvait se produire n’importe quand, je savais comment ce visage pouvait se tendre verticalement et se creuser sous l’effet d’une contrariété aussi soudaine que mystérieuse.

 

 

J’avais imaginé qu’Harry ressemblerait vaguement à Mike mais il était grand, costaud, rougeaud et très laid. Il avait une grosse voix, un visage large, épais et couleur de lait, de tout petits yeux rusés plantés dans la chair.

Pourtant, la Suédoise d’une quarantaine d’années qui l’accompagnait n’était pas mal du tout. Elle s’appelait Marika.

-         Je l’ai rencontrée pendant ma dernière expé au Cho Oyu, dit Harry en serrant sa poule contre lui avec des airs de propriétaire.

Je dis « sa poule » parce qu’il était complètement évident dès le départ que cette nana, c’était pas la légitime de Harry.

 

 

Nous avons commencé à boire en racontant des conneries, puis Mike a pris un air sérieux et s’est tourné vers Harry. C’en était fini de blaguer avec les nanas.

La conversation a pris un tour très technique. Mike a sorti de son sac un masque et une bouteille d’oxygène –vide- afin d’illustrer ses explications. Les occupants des tables voisines nous jetaient des regards curieux.

-         Tu vois Harry, le masque ne s’adapte pas bien sur la bouteille, disait Mike en tentant de visser ensemble deux pièces de toute évidence peu compatibles. On s’est fait rouler par les Russes.

-         C’est vrai… c’est moins cher, mais si c’est pas étanche…

Marika et moi attendions que ça se passe, posées sur nos chaises, les mains sur les genoux, plus godiches on fait pas.

 

 

Pour que Mike ne conclue pas que sa copine était une pauvre gourde, je me suis forcée à engager la conversation avec Marika.

-         Alors, tu le connais depuis combien de temps, Harry ?

-         Tu sais, ma relation avec lui… il ne faut pas que ça se sache. Sa femme n’est pas au courant. Oh, bien sûr, Harry compte divorcer, s’est-elle empressée d’ajouter.

Elle semblait si soucieuse, la pauvre. Je n’ai eu aucun mérite à lui promettre de garder le secret, n’ayant personne à qui le répéter.

-         Alors, tu as fait le Cho Oyu ?

-         Pas vraiment non. J’ai été malade comme un chien. J’avais tout le temps mal à la tête. Au dernier camp j’étais tellement patraque que je n’ai pas pu suivre les autres vers le sommet. Je suis restée toute seule dans ma tente et je me sentais de plus en plus mal…

 

 

Comme certaines femmes très femme, elle s’exprimait d’une voix douce et rauque, parfois hésitante, ponctuant ses phrases, qu’elle ne finissait jamais, de petits gestes aériens. Ce genre de nanas me donne toujours l'impression qu'il me manque un chromosome X. Elles trouvent le moyen d’être fragiles et douces, apaisantes, toutes de blondeur odorante et sucrée…

Tandis que Marika poursuivait son récit, je m’attendais à l’apparition miraculeuse et salvatrice de Harry, redescendu de la montagne à toute allure, son sixième sens l’ayant averti que sa chérie se trouvait au plus mal.

-         Soudain j’ai vu Mike devant moi, au début je croyais à un rêve…

 

Comprenant que nous parlions de lui, Mike s’est interrompu et tourné vers nous.

-         Tu racontes le Cho Oyu ?

-         Oui… heureusement que tu étais là. Mike m’a sauvé la vie, dit-elle en me regardant, les yeux brillants et la voix tremblante.

Mike, qui se trouvait d’être au Cho Oyu au même moment, avait eu l’heureuse idée de s’enquérir de la cliente de son ami, restée seule ; diagnostiquant un œdème sévère, il avait immédiatement traité Marika par injection de dexaméthasone, puis l’avait enfournée dans un caisson « hyperbare » ;  tout ça en un quart de seconde.

Non seulement j’étais avec un héros de l’Everest, mais en plus il sauvait les gens. De quoi j’avais l’air avec mon boulot chez Liffe, je vous le demande.

 

 

Mike et Marika se sont lancés dans un émouvant récit à deux voix ; le héros couvait la miraculée de son regard humide de tendresse. Il a fini par lui prendre la main et l’a gardée dans la sienne. Ils se regardaient en souriant, je vous jure, ça dégoulinait.

Harry a entouré Marika d’un bras protecteur et a tapoté la main de Mike encore libre :

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