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17.01.2008

Embarcation Légère

J’étais dans un grand doute hier : devais-je ou non écrire à mon « tuteur » ?

Afin de prendre une décision éclairée, j’ai résolu de commencer par quelques recherches via google, stratégie présentant le grand avantage d’éviter de me mouiller.

Et alors là, qu’est-ce que je vois ?

 

 

D’abord, que mon tuteur est non seulement vivant mais enseigne toujours dans mon ancienne école. Ensuite, qu’il dirige une section, un département, un machin quoi, en collaboration avec une bonne femme… qui n’est autre que l’épouse de l’animateur de cet atelier d’écriture auquel je me rends avec un enthousiasme de plus en plus spectaculaire !

Le nom de cette dame étant peu usité, je suis bien certaine qu’il s’agit d’une seule et même personne.

Me voilà fort perplexe. Passée la première surprise, ce genre de coïncidence m’emplit d’abord d’un sentiment de toute-puissance, du type : le monde entier passe par moi.

C’est bien agréable mais tout à fait bref. Ce qui lui succède, c’est une sorte de malaise, de méfiance, n’ayons pas peur des mots, une forme de paranoïa : mais pourquoi ces deux-là se connaissent-ils ? De quel complot s’agit-il donc ? Peut-être ont-ils même parlé de moi ensemble.

 

 

Ces connexion inattendues entre des pans à priori dissociés de sa vie, ce n’est pas une bonne nouvelle. Je l’ai appris à Londres. Londres encore, j’en reviens toujours là.

 

 

 

J’ai déjà évoqué mon boulot sur ce blog, mais je ne crois pas avoir mentionné que je travaillais au sein d’une équipe presque exclusivement masculine. Une dizaine de mecs pour deux filles, moi, et ma collègue Diana, dont le bureau était exactement en face du mien.

D’un abord souriant, Diana avait quelque chose de Sarah Jessica Parker dans « Sex and the City » ; petite, toute mince, un visage clair un peu trop long et une masse de cheveux bouclés qui doublaient le volume de sa tête. Et elle portait toujours des talons hauts.

Elle était très sympa, riait volontiers. Pas trop mon genre de copine ; manque de cynisme. En même temps, avais-je vraiment les moyens de faire la difficile ? Eh bien non. Car je n’avais pas suffisamment de taf pour rester silencieuse toute la journée ; et les « british » ont une certaine tendance à se regrouper par genre ; on le constate d’ailleurs dans les pubs le vendredi soir : les mecs beuglent entre eux et les filles braillent entre elles.

 

 

Diana et moi avions pris l’habitude de causer de tout et de rien, mais je me taisais au sujet de « Mike ». Car à l’époque je sortais avec « Mike ». Et c’était drôlement compliqué.

 

 

Petit rappel à destination des fainéants qui n’ont pas lu toutes mes notes : « Mike » qui ne s’appelle pas vraiment « Mike » était un guide de haute montagne chez qui j’avais passé mon dernier réveillon, près de Chamonix, et dont j’étais assez « grave ». A vrai dire, mes journées s’enroulaient comme elles pouvaient autour de mon unique obsession : la consultation incessante, compulsive, de mes mails persos.

Allait-il écrire ? Si oui, combien de lignes (une ou deux) ? Sur quel ton ? Devais-je lui écrire, même s’il n’avait pas répondu à mon mail fleuve de la veille ?

 

 

Discrète, Diana ne posait pas de questions. Je n’arrivais pas à me décider à parler de Mike. J’avais l’impression de préserver notre histoire en la tenant secrète. Mais j’avais parfois très envie de craquer, notamment quand Mike se murait dans un silence qui affolait mes nerfs fragiles.

Puis il y a eu la Saint-Valentin. Enorme bouquet de roses rouges sur mon bureau. Déception encore plus énorme d’apprendre que Mike n’en était pas l’expéditeur, comme je l’avais d’abord cru.

Et là, je n’ai plus eu la force : j’ai tout raconté à Diana.

-         Tu sais, a-t-elle commenté, je pense que si c’est trop compliqué, ce n’est pas bon signe. Quand on rencontre le bon, les choses se passent simplement. C’est ce qui est arrivé pour moi. Avant de connaître mon mari, je me prenais la tête avec des relations tordues, mais quand je l’ai connu tout s’est déroulé avec une sorte d’évidence… 

 

 

Voilà qui était très encourageant. D’ailleurs je souhaiterais dire quelque chose à Diana, si par hasard elle me lit (nul n’est à l’abri des coïncidences les plus démentes) : Diana, tu aurais pu éviter de me sortir un truc pareil alors que j’étais déjà au fond du trou. En plus, tu avais tort : avec mon mari à moi, ça a été une sacrée galère, et on s’est mariés quand même.

 

 

Le lendemain de ce jour funeste, qui devait donc être un quinze février, j’étais de nouveau au bureau et les roses rouges me regardaient depuis le verre pourrave que j’avais utilisé en guise de vase, coupant rageusement les tiges vigoureuses jusqu’à ôter à ces pauvres fleurs toute espèce de dignité, en tout cas je le croyais, et pourtant je vous le dis, rapetissées et ridicules, elles me narguaient encore dans leur flamboiement.

C’est alors que Diana, planquée derrière son ordi, me dit en rougissant (elle rougissait très facilement) :

-         Il faut que je t’avoue quelque chose… mon mari connaît Mike. Je n’ai pas osé te le dire hier, après tout ce que tu m’avais raconté, mais ensuite j’étais gênée…

 

 

J’étais scotchée. Diana et moi étions ingénieurs en informatique et habitions Londres ; son mari était architecte ; Mike, guide de haute montagne, vivait à Chamonix. Le lien n’était pas facile à établir. J’ai naturellement demandé des explications.

Le mari en question, que nous appellerons John, travaillait dans un cabinet d’architecture ; sa boîte était en relation d’affaires avec « Mike » pour l’édification d’un hôtel au camp de base de l’Everest. John participait au projet, il était même pressenti pour se rendre sur place lorsque la construction débuterait.

 

 

Cette révélation m’a amusée. Et j’ai réalisé que je pouvais en tirer parti : Mike  était à Londres ce week-end et j’étais morte d’angoisse à l’idée du samedi entier que nous allions passer ensemble, dans ma ville, sans que j’aie la moindre idée de la façon dont j’allais distraire mon compagnon.

 

 

Il ne me venait pas à l’esprit de le présenter à mes amis. Mike aurait détonné, pas tant du fait de son âge que de sa personnalité rugueuse, de son manque d’intérêt pour les questions culturelles –parce qu’il s’en fichait complètement, je devais bien l’admettre.

Notre samedi soir était pris par un dîner d’affaires : Mike devait rencontrer un dénommé Harry qui dirigeait une compagnie similaire à la sienne mais basée en Écosse. L’objectif de cette rencontre était d’arranger un achat groupé de  masques à oxygène pour la prochaine expédition sur l’Everest. Restait donc à trouver comment remplir la journée.

Ça tombait bien : Diana et son mari n’avaient rien de prévu. En deux phrases c’était réglé, déjeuner chez « Maggie Jones » -un restaurant simple et chaleureux à Notting Hill- avec Mike. Dire que j’avais tant paniqué à propos de cette affaire ; tout s’arrangeait, pour ainsi dire, de soi-même.

J’ai tout de même jugé utile de mettre Diana en garde : Mike pouvait très bien se montrer désagréable. C’était même là son état ordinaire ; il n’y avait que certains soirs, quand il avait beaucoup bu, qu’il devenait sentimental, versant dans l’émotion comme dans un fossé.

-         Ah bon ? John le trouve très sympa, a répliqué Diana.

 

Fort bien. John ne l’avait sans doute vu que brièvement, au cours de réunions de travail. Il n’allait pas tarder à prendre la pleine mesure du personnage. Grâce à moi.

 

 

Nous avions donc rendez-vous chez « Maggie Jones ». Je m’attendais à devoir excuser Mike auprès de John et Diana mais, à ma grande surprise, il est arrivé à l'heure.

-         Ma chérie. Ça me fait plaisir de te voir. 

Il m'a embrassée tendrement sur la bouche. Jamais il ne s'était montré aussi expansif avant l’apéritif.

 

 

Mike a serré la main de John, puis de Diana, avec enthousiasme. On aurait dit qu’il retrouvait ses deux meilleurs amis rescapés d’un naufrage.

J’avais prévu plusieurs anecdotes, remarques générales, plaisanteries de nature à relancer la conversation, mais elle volait de ses propres ailes sans jamais faiblir et je n’ai pratiquement pas pu en placer une. Mike souriait tout le temps ; il me prenait par le cou et glissait sa main dans mes cheveux, me ramenait à lui, comme s’il était fier d’être avec moi, comme si nous étions un vrai couple. Et il parlait, parlait, à n’en plus finir, il en devenait presque fatigant, je n’avais pas l’habitude. John et Diana étaient complètement sous le charme.

 

 

Nous avons quitté le restaurant vers seize heures.

-         Quelle bonne idée tu as eue d’organiser ce déjeuner, a dit Mike de sa nouvelle voix, gorgée de rire contenu.

 

Restait à trouver quoi faire jusqu’au rendez-vous avec Harry à la gare de Paddington : il arrivait par le train de dix-neuf heures.

-         J’ai un peu de travail, a dit Mike. Si tu veux on se retrouve au pub, dans la gare.

-         Ah oui, bien sûr.

Ça m’arrangeait en un sens ; d’autant plus que Mike était plaisant et je craignais plus que tout le basculement qui pouvait se produire n’importe quand, je savais comment ce visage pouvait se tendre verticalement et se creuser sous l’effet d’une contrariété aussi soudaine que mystérieuse.

 

 

J’avais imaginé qu’Harry ressemblerait vaguement à Mike mais il était grand, costaud, rougeaud et très laid. Il avait une grosse voix, un visage large, épais et couleur de lait, de tout petits yeux rusés plantés dans la chair.

Pourtant, la Suédoise d’une quarantaine d’années qui l’accompagnait n’était pas mal du tout. Elle s’appelait Marika.

-         Je l’ai rencontrée pendant ma dernière expé au Cho Oyu, dit Harry en serrant sa poule contre lui avec des airs de propriétaire.

Je dis « sa poule » parce qu’il était complètement évident dès le départ que cette nana, c’était pas la légitime de Harry.

 

 

Nous avons commencé à boire en racontant des conneries, puis Mike a pris un air sérieux et s’est tourné vers Harry. C’en était fini de blaguer avec les nanas.

La conversation a pris un tour très technique. Mike a sorti de son sac un masque et une bouteille d’oxygène –vide- afin d’illustrer ses explications. Les occupants des tables voisines nous jetaient des regards curieux.

-         Tu vois Harry, le masque ne s’adapte pas bien sur la bouteille, disait Mike en tentant de visser ensemble deux pièces de toute évidence peu compatibles. On s’est fait rouler par les Russes.

-         C’est vrai… c’est moins cher, mais si c’est pas étanche…

Marika et moi attendions que ça se passe, posées sur nos chaises, les mains sur les genoux, plus godiches on fait pas.

 

 

Pour que Mike ne conclue pas que sa copine était une pauvre gourde, je me suis forcée à engager la conversation avec Marika.

-         Alors, tu le connais depuis combien de temps, Harry ?

-         Tu sais, ma relation avec lui… il ne faut pas que ça se sache. Sa femme n’est pas au courant. Oh, bien sûr, Harry compte divorcer, s’est-elle empressée d’ajouter.

Elle semblait si soucieuse, la pauvre. Je n’ai eu aucun mérite à lui promettre de garder le secret, n’ayant personne à qui le répéter.

-         Alors, tu as fait le Cho Oyu ?

-         Pas vraiment non. J’ai été malade comme un chien. J’avais tout le temps mal à la tête. Au dernier camp j’étais tellement patraque que je n’ai pas pu suivre les autres vers le sommet. Je suis restée toute seule dans ma tente et je me sentais de plus en plus mal…

 

 

Comme certaines femmes très femme, elle s’exprimait d’une voix douce et rauque, parfois hésitante, ponctuant ses phrases, qu’elle ne finissait jamais, de petits gestes aériens. Ce genre de nanas me donne toujours l'impression qu'il me manque un chromosome X. Elles trouvent le moyen d’être fragiles et douces, apaisantes, toutes de blondeur odorante et sucrée…

Tandis que Marika poursuivait son récit, je m’attendais à l’apparition miraculeuse et salvatrice de Harry, redescendu de la montagne à toute allure, son sixième sens l’ayant averti que sa chérie se trouvait au plus mal.

-         Soudain j’ai vu Mike devant moi, au début je croyais à un rêve…

 

Comprenant que nous parlions de lui, Mike s’est interrompu et tourné vers nous.

-         Tu racontes le Cho Oyu ?

-         Oui… heureusement que tu étais là. Mike m’a sauvé la vie, dit-elle en me regardant, les yeux brillants et la voix tremblante.

Mike, qui se trouvait d’être au Cho Oyu au même moment, avait eu l’heureuse idée de s’enquérir de la cliente de son ami, restée seule ; diagnostiquant un œdème sévère, il avait immédiatement traité Marika par injection de dexaméthasone, puis l’avait enfournée dans un caisson « hyperbare » ;  tout ça en un quart de seconde.

Non seulement j’étais avec un héros de l’Everest, mais en plus il sauvait les gens. De quoi j’avais l’air avec mon boulot chez Liffe, je vous le demande.

 

 

Mike et Marika se sont lancés dans un émouvant récit à deux voix ; le héros couvait la miraculée de son regard humide de tendresse. Il a fini par lui prendre la main et l’a gardée dans la sienne. Ils se regardaient en souriant, je vous jure, ça dégoulinait.

Harry a entouré Marika d’un bras protecteur et a tapoté la main de Mike encore libre :

-         C’est vrai, et pour ça Mike, je ne te remercierai jamais assez.

Ma parole, ils allaient tous se mettre à chialer en chœur.

 

 

Je venais de comprendre quelque chose, au milieu de tous ces péquenots, dans la lumière glauque de la gare, la cacophonie des trains et des messages diffusés inlassablement par les haut-parleurs : le Mike taciturne et dur que je connaissais, j’étais seule à le connaître. Jamais Diana ne me croirait désormais quand je me plaindrais de lui. Je passerais pour une horrible emmerdeuse, si ce n’était déjà fait.

-         Mike est tellement mignon, a dit Diana d’une voix attendrie dès qu’elle m’a vue le lundi matin. Tu as de la chance. Il est si gentil, si gai.

 

 

Il faut prendre garde à maintenir l’étanchéité, c’est ça le truc. Edifier de solides barrages ; ne pas multiplier inutilement les canaux ni les ponts ; colmater la moindre brèche. Sinon ça prend l’eau de partout. La vie est une embarcation légère.

 

Après mûre réflexion, j’ai décidé de ne pas écrire à mon tuteur. Qu’il soit toujours en activité dans le monde de l’enseignement me rassure sur son sort – et m’inquiète un peu quant à celui de l’enseignement, mais bon, voilà qui n’est pas mon problème.

       

Commentaires

J'adore tes aventures londoniennes. Evidemment, vus l'humour et le second degré avec lesquels tu transcendes tes aventures, j'ai un peu la tentation de te tailler un physique à la Bridget Jones mais toute ressemblance avec ...

Ecrit par : auteure | 17.01.2008

Un physique à la Bridget Jones... elle est quand même rondelette la Bridget.
En tout cas je ne lui ressemble pas du tout! (ça ne me dérangerait pas trop d'avoir le physique de Renée Zellweger mais plutôt avant qu'elle ne s'empiffre pour les besoins du rôle.)

Ecrit par : galadrielle | 17.01.2008

Intéressant :-). Tu ne crois pas que tu pourrais recycler une partie de ce texte pour ton roman ? ...

Ecrit par : cassiopée | 17.01.2008

mon roman, dont tu as lu le début, et après de nombreux remaniements, ne parle pratiquement plus de Londres. Cela dit, je songe à utiliser certaines de ces notes dans un prochain manuscrit qui lui, parlera beaucoup de Londres (enfin, si je ne change pas d'avis avant de commencer à l'écrire.)

Ecrit par : galadrielle | 17.01.2008

Je crois que ton anecdote se produit assez souvent, en fait: une amie avec qui nous devions dîner en couples avait lourdement insisté sur le fait que son copain était très taciturne, ombrageux, asociable pour tout dire, et qu'il ne faudrait pas s'en formaliser au restaurant. Résultat: l'ours des cavernes s'est révélé être un joyeux convive, le bout en train de la soirée, drôle, intéressant et intéressé par les autres, un peu comme ton Mike, sous le regard de sa copine d'abord médusée, puis furieuse de passer pour une mytho qui ne connaît pas son mec. On n'a jamais revu le gars; je pense qu'elle l'a assassinée à l'issue de la soirée :)

Ecrit par : Marco | 17.01.2008

Très rigolo Marco ton commentaire... en effet c'est un peu ce qui s'est produit avec "Mike". Sauf que, tout de même, il lui arrivait de se montrer désagréable avec d'autres, ainsi que me l'a prouvé la suite des événements...
Mais avec les gens qu'il rencontrait pour la première fois, ou qu'il ne voyait que très occasionnellement, il était adorable.

Ecrit par : galadrielle | 18.01.2008

Merveilleuse histoire! ENCORE!!!!

Ecrit par : Pibole | 18.01.2008

merci Pibole :-)

Ecrit par : galadrielle | 18.01.2008

Hello!

Bonne surprise de voir certains des commentateurs de Wrath dans une version plus décontractée :)

J'aime bien ton histoire, parce qu'on a l'impression qu'un dose de fiction s'y glisse, mais sans savoir exactement combien...je trouve que ça rajoute du charme au récit!

Ecrit par : Benoît | 20.01.2008

Bonjour Benoît!
En fait il n'y a pas de fiction dans cette histoire, sauf en ce qui concerne les prénoms...! Je n'exclue pas d'avoir recours à quelques inventions plus tard, si je continue ce blog et me trouve à court d'histoires à raconter. Ce sera plus difficile!
A bientôt, chez nous ou chez Wrath :-)

Ecrit par : galadrielle | 21.01.2008

Et oui, j'avais compris en lisant l'histoire suivante...pour moi c'est chouette, de tomber sur toutes ces histoires d'un coup! Je récupèrerai mon retard de lecture petit à petit :)

Ecrit par : Benoît | 22.01.2008

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