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14.01.2008

Le tuteur

Une note récente de l’un de mes amis bloggeurs m’a rappelé des tas de souvenirs d’école. Ah, l’Education Nationale…

J’avais vingt ans et c’était la glorieuse époque de l’école d’ingénieurs : après deux ou trois ans de travail pratiquement sous la torture, nous étions lâchés dans la nature.

 

 

« Ici, tu es responsable désormais : les cours ne sont pas obligatoires. Va, tu es libre », nous disait-on.

Libre ? Mais libre de quoi ? De promener nos âmes errantes dans la jungle crasseuse de la ville nouvelle où nous étions parqués ?

Cette liberté totale, si attendue, voilà qu’on nous la donnait et que ce n’était encore pas suffisant. Au contraire : c’était pire. Beaucoup plus exigeant que la vie si contrainte d’avant. Certains d’entre nous s’arrangeaient de cette situation : à force de discipline ou d’enthousiasme, ils donnaient à leur vie la forme qui ne lui était plus imposée de l’extérieur. Je n’étais pas du nombre ; moi qui, à chaque pas en avant que je faisais, ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi.

Nous étions plusieurs à avoir quelques petits soucis, je crois ; peut-être étions-nous victimes d’une crise d’adolescence un peu tardive. Nous faisions du théâtre à partir de notre mal-être, nous avions monté un petit spectacle qui avait fait pleurer le prof de com’. Ma copine blonde aux yeux clairs interprétait la Naissance, et moi, avec mes cheveux noirs crêpés, je représentais la Mort. Quel bonheur : je levais le bras, pointais le doigt vers les pauvres gens et ils s’écroulaient sur la scène à mes pieds. Tout ça avec « Carmina Burana » en fond sonore. Qu’est-ce qu’on rigolait à l’époque.

 

 

Heureusement, l’Education Nationale ne nous laissait pas tomber : chacun était pourvu d’un Tuteur.

 

 

Le tuteur nous était assigné en première année. C’était l’un des enseignants de l’école, mais on ne l’avait pas nécessairement en cours –d’ailleurs, je me demande s’il n’y avait pas une volonté de croiser profs et étudiants de sorte qu’un prof ne se retrouve pas tuteur de quelqu’un avec qui il aurait eu une relation élève/enseignant.

Non seulement je n’avais jamais rencontré mon tuteur, mais je ne connaissais même pas son nom. On avait dû me le donner alors que je pensais à autre chose ; et j’avais dû acquiescer, le noter peut-être, sur une feuille volante à jamais disparue dans l’un des trous noirs de ma petite chambre.

 

 

En fin de première année,  toute velléité d’action enfin ensevelie sous le poids de la Liberté, je ne mettais plus du tout les pieds en cours. 

J’ai tout de même été admise en seconde année, moyennant un petit rattrapage en électronique analogique (matière que je détestais tout spécialement).

Un jour d’Octobre, alors que je glandais comme de coutume entre mes quatre murs, le téléphone a sonné. C’était un numéro interne que je ne connaissais pas. Une emmerde, probablement. Autant ne pas répondre.

« Bonjour, je suis ton tuteur, Etienne Vabre. J’aurais aimé te rencontrer. »

Suivait une proposition de rendez-vous à quatorze heures à la cafet de l’école, « si tu n’as rien de mieux à faire », surtout que je ne me sente pas obligée, si je ne venais pas ce n’était pas grave, il me rappellerait. En l’occurrence je n’avais vraiment rien de mieux à faire. J’ai donc décidé de m’y rendre. Il n’y avait qu’un tout petit problème : je ne savais absolument pas à quoi mon tuteur pouvait ressembler.

Heureusement, il avait dû regarder dans le trombi de son côté : il m’a hélée quand je suis passée devant lui. Je ne l’avais absolument pas repéré, cherchant du regard un « tuteur » : grand, solide, un peu vieux peut-être. Ce petit mec à la tête penchée qui me souriait bizarrement ressemblait plutôt à … je ne sais pas. A rien. Il ne ressemblait à rien, avec sa barbe d’un jour, ses lunettes avachies, son imper fatigué. Ou bien si, il ressemblait à son message sur mon répondeur : hésitant, maladroit et compliqué.

 

 

-         Salut. Je suis Etienne Vabre.

Poignée de main étonnamment ferme. Sourire lui donnant l’air nettement moins hagard, quoique toujours pas net.

-         Je suis…

-         Je sais, je sais. Assieds-toi.

M’étais-je trompée ? Il semblait plus sûr de lui. Ouvert mais solide, prêt à m’écouter, à m’aider.

 

 

Etienne enseignait une obscure matière, quelque chose comme « gestion de la macro-économie » ou « macro-économie de la gestion ».

Il avait pris l’initiative de me contacter suite à ce que lui avait dit Machin concernant mes résultats en baisse.

-         C’est qui lui déjà ?

-         Le directeur des études…

-         Ah oui bien sûr…

Il a ri. Et il avait un rire très gai, curieusement enfantin, comme indépendant du reste de sa personne.

 

 

Je me suis confiée sans trop de difficultés à cet inconnu que je commençais à trouver assez charmant, malgré son regard étrange, inquiétant même : derrière le verre des lunettes, les yeux agrandis semblaient diverger légèrement, sous des cils noirs éclatés qui me rappelaient… oui, cette bouche fine, cet air un peu fou… Malcolm MacDowell dans « Orange Mécanique ».

Je n’ai jamais pu me débarrasser tout à fait de cette association déplaisante qui me revenait systématiquement à l’esprit dans les moments où Etienne, oubliant de jouer un rôle, se perdait dans sa propre intensité jusqu’à prendre un air méchant.

Mais nous n’en étions pas là ; en cet après-midi d'automne, Etienne et moi entretenions une conversation agréable, profonde sans être pesante, après laquelle je me suis réellement sentie mieux –sans toutefois songer à retourner en cours, fallait pas abuser.

 

 

La même semaine, j’avais un mot dans ma boîte aux lettres. De mon prof de traitement du signal, Jean-Michel Baudon. « J’aimerais discuter avec vous. Merci de m’appeler. »

Qu’est-ce qu’il me voulait celui-là ? Un deuxième tuteur ? Ou, plus vraisemblablement, un mec qui voulait me passer un savon parce que j’avais omis de me rendre au TP obligatoire de la semaine ?

J’ai pris mon téléphone avec une certaine appréhension, mais aussi comme un espoir : enfin, quelqu’un allait m’engueuler. Enfin, on allait me sommer de me mettre au boulot. « Un peu de sérieux, Mademoiselle. Vous êtes ici pour apprendre », me dirait-on.

Mais je me trompais complètement : monsieur Baudon se faisait « du souci » pour moi. Il pensait que je n’allais pas bien, que j’avais des problèmes, il voulait me venir en aide. Si j’avais besoin de parler, il était à ma disposition. Je l’ai remercié avec un mélange inconfortable de déception et de soulagement.

« Bon, euh, a-t-il ajouté avant de raccrocher, si vous pouviez venir au TP mardi prochain… ce serait bien… mais je ne veux pas vous mettre la pression… »

 

 

J’ai rencontré monsieur Baudon pour déjeuner. Beaucoup plus formel que l’autre, un peu paternel, gentil, j’ai vite senti que j’avais le pouvoir, que je le baladais comme je voulais, si l’envie m’en prenait.

Parfois il m’appelait le soir, pour savoir comment j’allais.

-         Vous avez dîné ?

-         Euh… non…

A cette époque, je ne dînais pas tellement.

-         C’est pas bien. Il faut que vous mangiez quelque chose.

-         Mais en fait, le seul truc qui me fasse envie, c’est une pizza et je ne peux pas en commander.

-         Pourquoi ?

-         C’est trop cher, à force.

-         Ecoutez, franchement…

Je le sentais tout gêné.

-         C’est idiot quand même… je vous l’offre, votre pizza. Commandez-là, demain je vous amène l’argent.

Ça m’a fait plaisir, que quelqu’un soit prêt à me donner du fric comme ça, sans rien en retour, même si c’était jamais que cinquante balles.

 

 

Et il y avait Etienne ; lui, c’était une affaire toute différente.

Il ne m’avait pas donné signe de vie pendant deux bonnes semaines après notre première entrevue. J’en avais été quelque peu vexée, puis j’avais plus ou moins oublié. Mais il s’est manifesté un matin – à dix heures. J’étais à peine levée.

-         Salut. C’est Etienne, a-t-il dit comme s’il était évident que je ne connaissais qu’un Etienne et que c’était lui (ce qui était d’ailleurs le cas.)

-         Salut…

-         J’ai un trou entre deux cours. Tu veux prendre un café ?

-         Ben c’est à dire que là… j’ai pas très envie de bouger… une autre fois ?

-         Ne bouge pas, je viens te voir alors.

-         Ah bon… ?

Prise de court, voilà que j’avais lâché mon numéro de chambre ; ne restait plus qu’à enfiler des habits décents avant qu’il arrive.

Il est rentré avec son imper tout mal foutu, la tête de côté et un demi-sourire bizarre aux lèvres. Si j’avais croisé ce type la nuit dans un bois, ou pire, à la gare RER du coin (qui était particulièrement glauque et mal famée), je me serais tirée en vitesse.

-         Je te fais un café si tu veux ?

-         Volontiers. Ça ne me fera pas de mal.

Le fait est, il semblait en avoir besoin.

Il m’a demandé une clope. J’ai ouvert un tiroir pour sortir un nouveau paquet.

-         Dis donc, ça sent bizarre… t’as du chichon, c’est ça ?

Merde ; je planquais mes barrettes de shit dans ce tiroir, j’avais tellement l’habitude de cette odeur que je ne la remarquais plus. Je ne savais même plus pourquoi je l’avais ; je n’avais jamais tellement aimé ça. Une forme de snobisme étudiant, je suppose.

-         Je peux me rouler un joint ?

Interloquée, je lui ai tendu une barrette, un briquet, du tabac et du papier. Il a fait ça comme un vrai pro.

-         Elle est vachement bonne, a-t-il dit en aspirant profondément. Tu veux une taf ?

-         Non merci.

 

 

Il est resté jusqu’à midi et a fumé trois joints.

 

 

Etienne a pris l’habitude de passer de temps en temps et j’ai commencé à m’habituer, à attendre qu’il m’appelle. D’abord je lui parlais de mes problèmes mais rapidement, il s’est mis à parler de sa vie et je ne pouvais m’empêcher de l’interroger.

A trente-cinq ans, il était divorcé et hanté par son divorce d’avec une femme qu’il avait aimé à la folie ; de nouveau en ménage, il avait deux enfants très jeunes et ne semblait pas s’y intéresser particulièrement. Ni à sa femme d’ailleurs, une infirmière réunionnaise prénommée Nadine. Quant à son travail de prof, il l’avait obtenu en étant pistonné par son père, enseignant très respecté dans l’école. Il lui en voulait visiblement de son aide ; mais sa maîtrise d’histoire n’aurait pas suffi à lui faire obtenir un poste et il fallait bien vivre. Il en voulait à la vie en général, d’être obligé de la gagner. Il discourait constamment sur tout et fumait tout en discourant. Il ouvrait des parenthèses avec des niveaux d’imbrications tels que j’étais vite perdue ; de temps en temps, il en annonçait la fermeture mais je ne savais plus du tout à quel niveau de discours nous nous trouvions. Peut-être était-il perdu lui aussi, peut-être était-ce du bluff. Il avait, dans ces moments de discours, une assurance terrible ; et je ne l’ai jamais surpris en flagrant délit d’erreur.

Etienne n’était pas beau, mais j’étais un peu amoureuse de lui. Je lui écrivais des lettres dans mon journal intime, ce genre de choses (que je ne lui donnais jamais). Parfois le matin il arrivait complètement décalqué, les yeux encore plus divergents que d’ordinaire, et il me disait qu’il s’était fait porter malade car il ne pouvait pas assurer son cours : j’ai compris peu à peu qu’il s’agissait des lendemains de cuite. Comme à l’époque je ne buvais pas, c’était assez abstrait pour moi. Ces matins-là il était triste, désabusé, fumait encore plus que d’habitude.

 

 

Je voyais toujours mon prof de traitement du signal ; on discutait surtout de mes problèmes. Un jour, j’ai évoqué mon tuteur :

-         Je prends un café avec Etienne Vabre de temps en temps, ai-je dit, hésitant à révéler qu’Etienne passait plusieurs heures par semaine à fumer dans ma chambre. Vous le connaissez peut-être ?

-         Ah oui ? Je le connais. Il est sympa.

-         J’ai l’impression qu’il a quelques petits soucis en ce moment ?

 

 

A partir de ce jour-là, Jean-Michel et moi avons beaucoup parlé du cas d’Etienne. J’aimais bien parler d’Etienne avec quelqu’un. Je n’étais plus du tout sûre que le voir me fasse du bien, ou que me voir lui fasse du bien à lui, on aurait plutôt dit que c’était le contraire, mais j’avais quand même envie de le voir ; d’une certaine façon je puisais dans mes entrevues avec ce pauvre Jean-Michel la force de voir Etienne.

Constatant le plaisir que je prenais à nos rencontres, et ignorant que c’était surtout à cause d’Etienne, il a dû s’imaginer des choses : il m’a proposé d’aller passer la journée à Barbizon en sa compagnie. Un jour de semaine bien sûr : Jean-Michel était marié.

 

 

C’était au mois de mai. Au début c’était bien. Nous avons déjeuné dehors dans un cadre archi romantique de verdure et de fraîcheur. Puis mon compagnon a entrepris de se confier : son mariage qui n’allait pas fort, sa mère en train de mourir, etc.

Cela m’a déplu : il cherchait à sortir de son cadre et ma foi, cela ne se faisait pas sans ma permission. Or je n’avais pas envie de permettre. Ce type m’avait laissé croire qu’il n’attendait rien de moi mais c’était faux. Je me sentais trahie.

Après le déjeuner, il a voulu se promener dans la forêt et j’ai dit oui par politesse ; alors que nous marchions dans le chemin, il se rapprochait bizarrement. J’ai dû alors recourir à quelques remarques glaçantes pour le tenir à distance. Il m’a ramenée à l’école. Dans la voiture, l’ambiance était légèrement différente : déception de part et d’autre, non explicite bien sûr mais perceptible. A partir de là, notre relation s’est nettement espacée.

 

 

Mais entre Etienne et moi se développait un rapport d’une intensité gênante et ne pouvant mener qu’à une chose. En même temps, je sentais que le moment passerait de lui-même sans tarder, car cette intensité confinait à l’écœurement. C’était trop. Quand je le voyais, parfois c’était l’intensité amoureuse qui l’emportait, parfois l’écœurement et je ne le savais jamais à l’avance. Ça dépendait de mon humeur et surtout de son attitude à lui ; s’il était complètement parti à force de fumer, s’il faisait sa loque avachi sur mon lit, tenant sa tête entre les mains, les jambes écartées, pas rasé, parfois j’avais envie de lui caresser les cheveux et de le bercer dans mes bras mais le plus souvent j’avais envie de le foutre dehors.

Il discourait à présent à propos de nous, de la relation possible :

-         Nous devons admettre entre nous cette tension érotique. Je ne peux dissimuler que j’ai envie de t’embrasser. Et tu es là, à un mètre de moi à peine… tu conçois que je pourrais me lever et tendre la main vers ton visage, mais en même temps si je le faisais, et alors même que je serais toujours en train de me demander si j’ai raison ou non de le faire –d’ailleurs ouvrons une parenthèse, la question de la raison est-elle pertinente ici ? Et la notion même de questionnement de ses désirs… faut-il questionner ses désirs ? Le désir est-il questionnable ? Car si l’on admet qu’il l’est, et par « admettre » j’entends « partir de l’hypothèse de », sachant que les hypothèse, ça vaut ce que ça vaut, mais on est contraint de raisonner à partir d’une hypothèse, n’est-ce pas ? Ou peut-être que non. Et pardonne-moi mais je vais encore ouvrir une parenthèse (et vois-tu, j’ai conscience du fait que mes digressions ne sont peut-être qu’une façon de te tenir à distance… ou peut-être pas), donc ouvrons cette parenthèse : peut-on envisager le monde sans faire d’hypothèse…

Et c’était parti, et j’étais là sur ma chaise à attendre et Etienne ne m’avait toujours pas embrassée. Un soir, il est même resté jusqu’à quatre heures du matin ; il a bu des bières qu’il avait apportées, il a fumé des pétards, a fini par s’assoupir sur mon lit tandis que je restais sur ma chaise, mais il ne m’a pas embrassée.

 

 

La relation s’est alors distendue parce que j’en ai eu marre ; l’écœurement l’avait emporté. Nous continuions quand même à nous voir, à une fréquence moindre ; une fois par mois peut-être. De toute façon, j’étais beaucoup moins intéressante : Etienne était venu à bout de ma provision de chichon. Je ne l’avais pas renouvelée.

J’étais en début de troisième année quand je l’ai rencontré pour la dernière fois –non, l’avant-dernière fois en fait.

Bref, ce matin-là, Etienne m’a appelée comme il le faisait de temps en temps pour demander s’il pouvait passer, prendre un café, discuter un peu. J’ai accepté avec plaisir ; tant que ça restait occasionnel.

Il s’est écroulé plutôt qu’assis sur le lit, l’air encore plus décalqué que d’habitude.

     -         Tu veux sans doute un café ?

     -         Ah oui, là je veux bien…

Il est resté silencieux tandis que je préparais le café. C’était si inhabituel que je me suis retournée, inquiète :

     -         Ça ne va pas ?

     -         Pas trop non…

Je n’ai pas insisté et lui ai tendu sa tasse remplie.

Il l’a portée à ses lèvres, a bu une gorgée puis a fait une grimace affreuse :

      -         Merde, je me sens vachement mal. Je vais dégueuler ou quoi ?

A peine a-il prononcé ces mots qu’il a gerbé sur le tapis, avant de se précipiter dans ma salle de bain où il a gerbé de nouveau.

Je n’ai pas supporté l’idée de voir sa tronche quand il allait sortir de là :

     -         Euh… je me casse… a tout à l’heure, ai-je lancé à la silhouette misérable à genoux devant les toilettes avant de me précipiter dans le couloir.

J’ai claqué la porte et couru jusqu’à l’ascenseur. J’imaginais qu’Etienne, étonné par ma fuite, pouvait sortir de la chambre, jeter un œil dans le couloir… il ne fallait pas que je reste là. Je ne pouvais plus le voir.

Je suis allée passer deux heures dans la salle informatique de l’école, imaginant profiter de l’occasion pour travailler un peu sur un projet que je devais remettre sans tarder et que je n’avais pratiquement pas commencé ; mais dans ma tête défilaient toujours les mêmes images horribles : Etienne disant « Je vais dégueuler ou quoi ? », avec ce ton d’un type surpris par son propre corps, Etienne projeté en avant par la violence du spasme, l’infâme dégueulis sur le tapis, Etienne se ruant vers la salle de bain… j’en tremblais de dégoût. J’avais moi-même envie de vomir.

Quand je suis revenue dans ma chambre, Etienne y était toujours ; à son crédit je dois dire que non seulement il avait tout nettoyé, mais il avait également eu l’idée d’ouvrir la fenêtre si bien que l’odeur de vomi n’était pas aussi forte que je le craignais. Malheureusement, comme il avait également fumé l’intégralité de mon paquet de clopes, ça sentait le tabac à la place.

Il est parti en demandant pardon. Je l’ai poussé vers la porte sans rien écouter.

 

 

Voilà, je vous ai présenté mon tuteur ; celui grâce à qui j’ai visité la salle d’informatique de mon école. Comme quoi, c’était utile ce système.

Je vais terminer cette histoire sur une note assez triste, je vous préviens ; voilà : j’ai revu mon tuteur. Quatre, cinq ans plus tard.

Après tout ce temps, j’avais prétexté avoir besoin d’un renseignement qu’il pouvait me donner pour le contacter. En fait, j’avais envie d’avoir de ses nouvelles ; la scène du vomi sur le tapis commençait à perdre de sa force dans ma mémoire. Il a semblé content que je l’appelle. Nous nous sommes donné rendez-vous un samedi, près de chez moi, à l’angle de la rue de la Gaieté et du boulevard Edgar Quinet.

Arrivée avant lui, je l’ai vu marcher vers le café et s’il ne m’avait fait signe, je crois que je serais partie : il avait abominablement changé. Je l’avais connu mince, presque maigre ; il avait pris un affreux ventre de buveur de bière. Son visage s’était terriblement empâté et ses grands yeux étaient à présent fondus dans la chair flasque de ses joues, auxquelles une barbe d’une semaine donnait un air crasseux. Ses cheveux trop longs étaient collés sur son front et dans son cou en mèches brunes et luisantes. Et il portait toujours son imper minable, que les années n’avaient pas arrangé, dont les manches étaient déchirées au bout. Le pire c’était son pull : un pull certainement ajusté du temps de sa minceur, et qui à présent le boudinait, remontait sur son ventre, laissant voir au-dessus du pantalon (dénué de ceinture) un tricot de corps qui avait autrefois été blanc. Il avait un sac à la main, des livres achetés à la Fnac avant de venir :

     -         J’étais en avance, je savais pas quoi glander alors…

Il a précisé qu’il était en congé maladie pour dépression, s’ennuyait chez lui ; il lui fallait des livres sinon il allait devenir fou à ne rien faire.

Son sourire désabusé disait : je sais ce que tu penses de moi, je sais que tu vas faire semblant de ne rien voir et c’est mieux comme ça.

Et j’ai fait semblant ; le regardant fumer et boire je n’ai rien dit, j’ai prétendu ne pas remarquer sa main tremblante aux ongles jaunes.

Et quand il a dit en se levant : « on dîne ensemble un de ses soirs », je crois qu’il savait comme moi que ça ne se produirait jamais.

 

 

Je ne l’ai pas revu. Cela fait à présent… huit ans peut-être… quand j’y pense, j’ai honte ; j’ai l’impression de l’avoir laissé tomber. Je n’ose pas imaginer ce qu’il a pu devenir. Certains jours, quand je marche dans Paris, j’imagine que le type contre le porche là tout près, c’est peut-être Etienne…

 

 

(Je sais, c’est pas une fin marrante du tout. Désolée… !)

 

 

Commentaires

Tout de même, il n'était pas très équilibré pour un tuteur. Rq c'était pe voulu, c'était un message du type "voilà comment tu vas finir si tu continues à glander ...' Mais c'est un peu cher payer de sa personne. D'une certaine manière, parmi toutes les histoires que tu as racontées, c'est celle qui me parait la plus triste.

Ecrit par : cassiopée | 14.01.2008

En tout cas, tu la racontes sacrément bien, cette histoire-là encore: j'ai presque l'impression de connaître ton Etienne, tuteur qui recherchait ta tutelle. Et tu glisses joliment du burlesque au tragique (mais inutile de prévenir tes lecteurs! c'est une délicate attention, mais on peut quand même supporter une fin brutalement sinistre :)
Ah les profs dépressifs, il y en a pas mal, allez comprendre pourquoi... je pense que c'est encore pire pour ces "profs" et "tuteurs" affectés dans les grandes Ecoles: ayant un statut souvent "flou" pour des encadrements d'étudiants plus ou moins facultatifs, difficile pour eux de se sentir vraiment utiles et responsables...

Ecrit par : Marco | 14.01.2008

@Cassiopée : je sais bien qu'elle est glauque cette histoire, mais j'ai raconté les marrantes au début, il ne me reste que les sordides...
@Marco : merci, et merci de me rassurer quant à la possibilité de sombrer dans le tragique; je ne vais pas me gêner tiens :-)
Quant aux profs dépressifs, c'est vrai que cela semble courant. Pour ma part, je comprends mieux cela en collège et lycée du fait des problèmes de discipline (je me souviens de ma pauvre prof de maths de cinquième : nous étions si odieux qu'une fois elle s'était mise à pleurer devant la classe. Quand j'y pense aujourd'hui j'ai vraiment honte de moi... les enfants sont de petits êtres immondes!)

Ecrit par : galadrielle | 15.01.2008

le coeur serré en lisant ta lamentable histoire; Ton tuteur me renvoie à Fernando Pessoa :"J'ai tout raté. Comme j'étais sans ambition, peut-être ce tout n'était-il rien.»
[ Fernando Pessoa ] - Bureau de tabac

et à Dostoïevski, sauf que c'est plus facile à affronter, le désespoir, quand il s'agit de personnes de papier, plutôt que quand un être réel, de chair, de sang, de bile et de vomi, vient se répandre chez toi...

Qui sait ce que tu représentais pour lui ? Je me refuse à croire que c'était juste le shit.

Une nuit, après la fermeture des bars, une bande joyeux lurons m'a ramenée chez moi, et on a fait, tout doucement, un peu zique ensemble. Le batteur avait été sommé de ne pas faire de bruit... Mais il a cherché, longtemps, longtemps, dans le placard qui servait pompeusement de "cuisine" à ma "studette" (comme ces choses-là sont bien dites. Studette, c'est un studio trop petit pour pouvoir se nommer ainsi. Bien sûr, on aurait pu l'appeler "placard agrandi", ou "sous-chambre de bonne". Mais non : studette, donc) il a cherché longtemps, disais-je, de quoi s'alcooliser. Ne trouvant rien, il a attrapé la bouteille de vinaigre, et s'en est servi un plein verre. J'étais devant lui, j'ai baissé mon violon lentement, m'imaginant le liquide descendant l'oesophage, et cette crispation de l'estomac recevant "ça".

Mais l'alcoolisme, tu sais... Prend tant de formes que les pires, les plus aigues, ne sont parfois pas les plus démonstratives.

Ton texte pourrait être poignant si, en contrepoint, la jeune fille égocentrique et étourdie que tu décris n'était si bien campée. Elle ressemble comme une soeur à tant de jeunes filles si affolées d'être elles-même, qu'elles ne verraient pas un cargo de désespoir déverser devant leurs pieds menus une cale entière de tristesse !

Et j'étais moi aussi exactement comme cela...

Bonne journée à toi

Clopine

Ecrit par : Clopine Trouillefou | 15.01.2008

@Clopine : c'est trash la bouteille de vinaigre. Cela dit, dans mon école, j'ai vu quelqu'un boire du parfum...
Quant à ce que tu dis à propos de la jeune fille égocentrique... ne m'en parle pas... ! Je ne me rendais vraiment compte de rien; en fait, je n'y songeais même pas. D'un autre côté, même si j'avais été plus perméable, je ne vois pas ce que j'aurais pu faire pour le type en question; peut-être simplement ne me serais-je pas laissée entraîner si loin, consciente de ce que ma présence ne lui faisait probablement pas beaucoup de bien, car d'une certaine façon je l'encourageais dans ses tendances destructrices (et vice-versa, faut être juste.)

Ecrit par : galadrielle | 15.01.2008

merci Galadrielle de ton message, j'avais un peu d'inquiétude, disons que je ne savais pas comment te dire combien je trouvais la situation déséquilibrée entre "lui" et toi , et combien tu étais sans doute inconsciemment cruelle au moment de ton récit :

toi, jeune fille en recherche d'elle-même, avec guère de soucis sauf celui d'aller ou non à ses cours, très certainement rayonnante de jeunesse, inconsciemment séductrice et prête à rencontrer quiconque lui tendra un miroir flatteur (surtout un adulte, n'est-ce pas, ou quelqu'un détenant un quelconque pouvoir, une quelconque autorité), sans plus s'apercevoir des possibles désarrois qui l'entourent que le jeune chat courant laper son lait dans une maison dévastée...

Et lui, entamant la descente spiralée qui mène droit aux enfers psychiatriques. Fallait-il qu'il soit déglingué, pour jouer au jeu que tu lui proposais ! Et vois-tu, je trouve qu'il a fait preuve de générosité, du fond de son puits. Heureusement qu'il ne t'a pas embrassée, ni qu'il a commencé une quelconque relation sexuelle. Parce que, sinon, vous auriez pu rejouer "Le Dernier Tango à Paris", ce film admirable d'un homme brisé et d'une jeune chatte élastique, certes, mais près de se rompre... IL a eu cette pudeur, ce manque de confiance en lui aussi certes mais peut-être tout simplement cet instinct de protection. Cela me le rend touchant, vois-tu, et du coup vraiment intéressant. Qu'a donc été son enfance, sa jeunesse, sa formation ? Sa disgrâce physique ne pouvait tout expliquer (même si les souffrances narcissiques commencent souvent par là, voir Houellebecq n'est-ce pas). ce baiser non pris ouvre la voie à une possible rédemption du personnage, et le rend digne d'un texte plus long, plus fouillé. La jeune fille ? N'y touche pas, nous lui avons toutes ressemblé, et puis elle est, comme on dit "pas méchante", et juste assez naïve pour inspirer de la sympathie.


Clopine

Ecrit par : Clopine Trouillefou | 15.01.2008

Très intéressant, ce dialogue... je me permets d'ajouter un mot d'homme prosaïque.
Difficile de faire un colloque sur cet Etienne que nous ne connaissons pas, juste une impression alors: indépendamment de la Gala de 20 ans, les possibilités d'"aide" au tuteur sur la mauvaise pente étaient sans doute fort réduites. Chez pas mal de gens dépressifs, et singulièrement les "intellectuels", il existe une forme de confort dans la dépression, une coexistence pacifique pourrait-on dire, qui passe par la mise en discours permanente (la parole et l'aveu ne délivrent pas toujours, bien au contraire!) et la manipulation d'autrui (car aussi désepéré et en attente d'aide que soit le tuteur, il manipule aussi l'étudiante, les deux ne sont hélas pas contradictoires; il est toujours plus facile et séduisant d'entraîner les autres dans sa chute que de faire l'effort surhumain _car humiliant_ d'être remonté à la surface).
Attention! je n'accable pas ce genre de dépressifs (jugement facile style: "pauvre type! si t'as vraiment envie de faire le dépressif, reste dans ta merde!"), je dis seulement (comme Galadrielle) que la marge de manoeuvre de l'entourage (proche ou lointain) est très limitée, à cause surtout de cette complaisance dans la chute qui fonctionne comme une carapace (on l'a tous vécue à un moment ou à un autre, à des degrés divers, cette complaisance dans la morosité qui nous rend inaccessibles, non?).
Ce qui rend toute cette affaire encore plus pathétique, je suis bien d'accord, Clopine.

Ecrit par : Marco | 15.01.2008

Eh bien, j'aurais quelques petits commentaires à faire encore sur le sujet :

d'abord, n'accablez pas trop cette pauvre fille. Elle paraît d'une certaine façon pour les besoins de l'histoire; mais la réalité était assez différente et à 20 ans, Gala ne rayonnait guère. La jeunesse, certes, mais aussi des problèmes assez sérieux qui faisaient d'elle la proie idéale des princes à cheval blanc mais aussi des mécréants montés sur des mules; n'importe qui se montrant gentil et compatissant, en somme.

Ensuite, parlons d'Etienne. Je rejoins Marco sur ce point : il y avait en lui une certaine dose de complaisance, en même temps qu'un réel, profond désarroi. Mais une espèce de brillance aussi; cette brillance qu'ont certains dériveurs, mais pas tous, il se dégageait de lui une intelligence évidente mais inadaptée. Esthétique plutôt qu'efficace...

Pour conclure, je me dis que tiens, peut-être, je vais trouver le courage de lui envoyer un mail, à Etienne. Si ça se trouve il va très bien...!

Ecrit par : galadrielle | 15.01.2008

OUi, je vous rejoins Marco sur la complaisance, et aussi les personnages commodes. Le Gainsbourisme. Sauf que Gainsbourg arrivait à créer, tandis qu'Etienne....

Bon allez, chantons tous ensemble à Galadrielle : Etienne Etienne Etienne oh (tu le) tiens (le) bien....

Galadrielle, tu es sûre que c'est une bonne idée, ce mail ? N'as-tu pas une autre manière de prendre des nouvelles, par la bande quoi, avant de t'avancer ainsi ? Clopine, prudente !

Ecrit par : clopine trouillefou | 15.01.2008

Parfois je me dis qu'une vie de solitude épargne bien des désagréments... Malgré qu'elle en créée d'insurmontables.

Ecrit par : Ramon | 15.01.2008

@Ramon : je crois que la solitude, c'est pire que tout. C'est vrai que l'enfer, c'est les autres, souvent... mais le paradis aussi malheureusement...!

Ecrit par : galadrielle | 16.01.2008

Drôle d'histoire! Mais j'aurais tendance à ne pas la voir sous un jour si tragique: au moins, à me dire qu'Etienne, tout en jouant son personnage, était conscient des limites du rôle; donc bon...
Par contre que ça te fasse une impression durablement marquante, je veux bien le croire!

Et une fois de plus très bien raconté!

Ecrit par : Benoît | 20.01.2008

Ma foi tu n'as peut être pas tort; c'est possible qu'Etienne ait mieux contrôlé la situation que je le pensais alors... d'ailleurs, depuis que j'ai appris qu'il enseignait toujours, je suis plus encline à le croire!

Ecrit par : galadrielle | 21.01.2008

J'ai beaucoup aimé Londres ....son doux urbanisme, sa diversité architecturale, ses parcs, ses pubs, ses musées gratuits, ses marchés comme Camden, bref, je préfère la cité anglaise à Paris, que j'ai trouvé trop muséifié, superbe capitale distante et monotone, avec ses immeubles haussmaniens gris clairs et ses toits anthracites !

Ecrit par : Tietie007 | 21.01.2008

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