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10.01.2008

Walks for Freaks

Demain j’ai atelier d’écriture. Chouette alors ! Je vais me lever tôt, me dépêcher de prendre ma douche et mon petit déjeuner, me précipiter dans ma caisse dès que la nounou arrive et partir dans le petit matin froid prendre le RER avec plein d’autres gens. Super !

 

 

Ce n’est pas la première fois que je tombe dans le panneau, je devrais me méfier : pleine d’enthousiasme, je m’inscris à des activités de groupe en imaginant que je vais forcément trouver dans le tas des personnes qui me plairont et justifieront à elles seules l’effort de supporter l’ensemble, j’ai même vaguement l’espoir de me faire de nouveaux amis, mais ça ne marche jamais.

Indépendamment des gens d’ailleurs, le fait même d’être obligée d’aller régulièrement quelque part, même si c’est moi qui l’ai choisi, ça me tue. J’ai l’impression d’aller bosser. En plus, à midi, on va déjeuner tous ensemble, et je dis « tous » parce que le genre masculin l’emporte mais je rappelle qu’il n’y a qu’un seul homme, bref, je me retrouve derrière une bande de nanas piaillant dans la rue Saint-Jacques et comme par hasard elles élisent selon un processus de décision qui m’échappe d’aller au Kebab, et je déteste le Kebab mais je me connais : si je commence à faire bande à part, c’est fichu, je renonce pour toujours à déjeuner avec les autres ; et, pour finir, je me sentirai encore plus à part et j’aurai encore moins envie d’aller à l’atelier, et je cesserai complètement, ce qui serait dommage vu que c’est pas gratuit.

Evidemment c’est con ce raisonnement car je me punis deux fois : une première fois en dépensant l’argent de l’inscription, une deuxième fois en me forçant à y aller alors que je n’en ai pas envie. Si je persévère, c’est sans doute dans l’espoir que le désir initial me revienne, même si je sais bien qu’une fois enclenché le processus de désamour… il y a fort peu de chances de vivre une seconde lune de miel, voyez ?

 

 

A ma décharge (faut que je me défende un peu parce que je me rends compte que je risque de vraiment passer pour une débile, à apprendre aussi peu de mes expériences), la dernière fois que j’ai tenté ce genre de plan, c’était il y a très longtemps et dans des circonstances très particulières.

 

 

Je venais de débarquer à Londres et bénéficiais du statut d’expatriée (que j’ai rapidement perdu en changeant de boîte) : c’est à dire que j’étais nourrie, logée, blanchie. On m’avait promenée dans Londres tout un après-midi pour me permettre de choisir entre différents appartements.

J’avais pris un beau trois-pièces avec deux salles de bain dans Charlotte Street (il n’y avait pas plus petit de toute façon).

C’était en plein centre. Le ménage était compris, ainsi qu’une assistance quasi-immédiate en cas de problème : j’ai appelé un jour parce que le lecteur de DVD était en panne et le soir même, il fonctionnait parfaitement. A mon grand soulagement parce que c’était très important pour moi, le lecteur de DVD. Eh oui ; je vivais dans un appartement somptueux, au cœur d’une ville excitante, j’avais les restaurants, les théâtres à portée de main mais… je ne connaissais personne.

Il y avait bien eu ce dénommé Marc, français expatrié comme moi, que m’avait présenté un ami commun, mais j’avais décidé de me fâcher avec lui le soir où il m’avait expliqué qu’il ne pouvait pas me voir, parce qu’il avait une pièce de bœuf dans son frigo qui arrivait à expiration ce jour-là. Je précise que nous avions couché ensemble la veille.

Bref, je ne connaissais donc plus personne. Et je passais des soirées, des week-end entiers dans la solitude la plus totale, vautrée en pyjama devant la télé, interrompue de temps à autre par la sonnerie du téléphone ; je ne répondais pas toujours et même, de moins en moins ; parce que j’avais tellement pris l’habitude de ma tranquillité que cela me dérangeait. Parler à quelqu’un devenait compliqué, vaguement effrayant.

 

 

Après deux ou trois semaines à ce rythme, j’ai pris conscience de la tournure inquiétante que prenait ma vie. Même pas trente ans et je ne m’intéressais plus qu’à mes pots de Haggen-Dasz.

Que faire ? Déjà, sortir un peu de l’appartement, même toute seule, ce serait toujours ça.

Un vendredi soir, au lieu de rentrer chez moi directement, j’ai traîné dans Tottenham Court Road, la grande avenue très fréquentée que j’empruntais tous les jours pour aller prendre le métro. J’ai commencé par renouveler ma provision de DVDs au Virgin Megastore en achetant une dizaine de daubasses à moins de cinq livres pièce. Mais au lieu de me faire plaisir, cet achat m’a fichu le cafard, comme les plats pour une personne que j’achetais chez Tescos.

J’ai suivi la foule dans Charing Cross. Ça grouillait encore plus que dans Tottenham, c’était plus sale, et il y avait toutes ces librairies immenses à la suite les unes des autres qui vendaient toutes les mêmes nouveautés dont les couvertures brillantes, aguicheuses agressaient le regard. Je suis quand même rentrée, au hasard, dans l’une de ces boutiques.

Alors que je parcourais comme une vulgaire touriste des guides sur Londres, me sentant de plus en plus étrangère, j’ai remarqué un petit livre à la présentation étonnamment sobre intitulé « Country Walks near London ». Je l’ai feuilleté au départ sans grand intérêt. Il contenait les itinéraires de cinquante-deux marches, une par semaine, toutes dans la campagne proche de la capitale. Le point de départ était systématiquement une gare.

Pourquoi une marche pour chaque semaine de l’année ? Intriguée, j’ai lu la présentation en première page.

En fait, ce guide était utilisé par une association de marcheurs de la façon suivante : tous les samedis, les marcheurs intéressés se retrouvaient à une gare pour faire la randonnée de la semaine, qui dépendait aussi de l’année en cours. Tout le monde était bienvenu, il suffisait de venir avec des bonnes chaussures et un pique-nique. Pour se faire connaître, les participants étaient supposés tenir à la main le « Country Walks book ».

Ça faisait un peu secte, mais bon. Pourquoi ne pas y aller une fois ? Je n’étais pas en position de faire la difficile, n’ayant rien de mieux à glander ce samedi. Nous étions en avril, il faisait un peu frais mais plutôt beau. Et il fallait absolument que je rencontre des gens ou je n’allais pas tenir longtemps à Londres.

 

 

Le lendemain matin, dans le train, j’essayais de deviner qui parmi les voyageurs serait de la partie. Le beau jeune homme à l’air rêveur là-bas ? J’ai commencé à lui jeter des coups d’œil amicaux pour préparer le terrain. Il m’a regardée en fronçant les sourcils. « What a freak », disait ce regard. J’ai rougi et détourné les yeux. Non, décidément, il n’en était probablement pas ; d’ailleurs je ne voyais pas de sac à dos près de lui.

Le nom « Country walks » n’était, en tout cas,  pas volé : la gare était un minuscule bâtiment, égaré dans un désert de verdure. Et j’étais la seule passagère de la voiture à descendre ici. J’ai quitté le train le cœur un peu serré ; et si je m’étais trompée et qu’il me faille attendre le prochain retour vers Londres ? Il n’y en avait peut-être pas avant plusieurs heures. Je n’avais même pas pris de quoi lire.

Mais j’ai aperçu une dame, d’un âge certain, qui marchait le long du quai d’un pas déterminé, s’éloignant de la petite gare ; le k-way, les tennis pourraves, le petit sac de toile, tout y était, et elle tenait un livre à la main. Je l’ai suivie ; nous avons passé un portillon métallique qui donnait directement sur la rue.

-         Bonjour Madame, ai-je commencé timidement. Vous êtes ici pour la randonnée ?

-         Oui c’est ça. C’est la première fois que vous venez ?

-         Oui… mais vous croyez qu’ils vont nous trouver ici ?

-         Mais oui, Nicholas passe toujours par là. C’est pratique hein ? Faut connaître, a-t-elle remarqué avec une certaine morgue. Tiens, voilà Nicholas. How are you my dear ?

 

La petite dame s’était tournée vers un type maigre et pâle, qui n’en finissait pas de s’élever vers le ciel.

-         Bonjour. Je suis Nicholas. Je m’occupe du club.

Il m’a serré la main. Sa paume était froide et moite. Son teint d’une pâleur extrême, sa maigreur maladive le rendaient légèrement répugnant. Il avait des yeux si clairs qu’ils n’avaient pas de regard.

-         Hi, ai-je dit.

-         Tu es Française, a-t-il remarqué.

Ce n’était même pas une question. Une simple constatation. Qu’y avait-il de si particulier dans ma façon de dire « Hi » ?

-         On va aller devant la gare, les autres doivent nous chercher, a dit Nicholas.

Il est parti devant d’un pas allongé et mou, comme un adolescent qui ne sait pas encore quoi faire avec ses grandes jambes. Il avait pourtant trente-cinq ou quarante ans ; mais il était tellement grand le pauvre. A ce point, c’était sans doute un véritable handicap.

Devant la gare se tenaient trois ou quatre personnes qui parlaient ensemble, le « Country Walks book » à la main.

-         David… content de te revoir, vieux. Bonjour Anne. Et vous, comment vous appelez-vous ?

Enfin une nouvelle. A peu près mon âge. Petite et ronde, souriante, le genre qui adore les gens et se fait plein de copines. Je m’entends plutôt bien avec ce genre de nanas. Au début en tout cas. Avant que je ne les trouve vraiment trop collantes.

-         Moi je suis Heidi. Je suis américaine. Je viens d’arriver à Londres.

-         Bon, on y va, a dit Nicholas.

Nous avons laissé la gare derrière nous, empruntant d’abord la route. Très vite, nous avons bifurqué dans un chemin de terre. Il était dix heures du matin.

A part Heidi, le mec d’une quarantaine d’années prénommé David semblait plus ou moins fréquentable ; j’ai donc engagé la conversation avec lui mais à dix heures et quart, nous avions fait le tour de nos centres d’intérêt communs, à savoir Londres et les marches à la campagne (David ne vivait pas à Londres et j’ai toujours détesté marcher, en particulier dans les campagnes plates et vertes.)

Le chemin n’en finissait pas de s’étirer dans la forêt ; j’avais envie de m’arrêter ou de courir, tout sauf cette progression calme et monotone qui n’en finissait pas.

-         Dans une demie-heure, on arrivera au pub, a annoncé Nicholas.

Enfin une bonne nouvelle. Le pub.

-         Avant, on va faire une petite pause dans une clairière et je voudrais que chacun prenne un moment pour regarder le paysage, méditer, et écrire un petit poème sur la nature. On les lira pendant le déjeuner, a-t-il ajouté.

-         Hein ? Comment ? Un poème ? C’est quoi cette blague ? Ai-je demandé à mon voisin.

-         C’est une marche à thème aujourd’hui, a-t-il répondu avec un grand sérieux. Tu ne l’as pas lu dans le livre ?

 

 

Le pub était encore plus perdu que la gare, mais j’étais contente d’y arriver. D’abord, ça ferait au moins une heure pendant laquelle nous ne marcherions pas ; ensuite, il y avait la perspective du verre de vin. Cette idée m’a mis de fort bonne humeur.

-         Quelqu’un veut un verre de vin ? Je vais m’en chercher un, ai-je offert à la ronde.

-         Un Coca pour moi, a demandé David.

-         Un jus d’orange, s’ils en ont, a dit la vieille dame. Sinon de l’eau pétillante. Sinon, de l’eau plate.

J’ai lancé un regard suppliant à Heidi :

-         Bon, tu m’accompagnes ?

-         Désolée, je ne bois jamais d’alcool, a-t-elle dit avec un sourire d’excuse. Mais vas-y toi.

J’ai hésité. Mais j’avais bien besoin d’un soutien pour supporter les déclamations à venir.

 

 

La vieille dame a commencé. Son œuvre portait un titre comme : « Eclosion de printemps », et ça disait quelque chose du genre :

 

 

« Après un long hiver, sur la Nature endormie

le Printemps déploie ses ailes,

Les plantent fleurissent, l’air est parfumé,

Et les jours qui s’allongent nous emmènent vers l’été. 

O joie éternelle de la vie qui renaît,

Et le joli chant des oiseaux dans la forêt… »

 

  

 

-         Et toi, tu n’as pas écrit de poème ? Pourquoi ?

Nicholas m’a regardée d’un air étonné. Perplexe. Il n’en revenait pas. Je n’en revenais pas qu’il n’en revienne pas, alors je n’en finissais pas de m’excuser :

-         La poésie, c’est pas trop mon truc… vraiment, je suis désolée. Une autre fois… je ferai un effort.

Et voilà, la question était réglée : à peine arrivée dans ce groupe, je m’étais exclue ; j’étais une rebelle, une Alien, je n’avais pas ma place.

 

 

Quand nous avons quitté le pub, j’ai expliqué qu’une grosse ampoule me contraignait malheureusement à prendre le raccourci, indiqué dans le livre, qui permettait de rejoindre la gare plus tôt.

-         OK, salut alors, a marmonné Nicholas.

Les autres ont grimacé des sourires contraints. Seule Heidi s’est exclamée :

-         Ah c’est dommage ! Tu me donnes ton téléphone ? On pourrait se revoir ?

Je sentais déjà qu’Heidi allait rapidement m’agacer, la pauvre ; mais je lui ai donné mon numéro parce qu’elle était si amicale que c’était un petit réconfort. C’était une très mauvaise idée ; elle m’a appelée plusieurs fois et j’ai eu beaucoup de mal à inventer des raisons de ne pas la voir.

 

 

Tiens, histoire de me mettre dans des dispositions meilleures encore, je viens d’apprendre que Lattès ne voulait pas de mon chef d’œuvre. Je pourrais tout réécrire en appliquant les recettes type « ateliers d’écriture » –par exemple, torcher des descriptions faisant appel aux cinq sens ; montrer et ne pas dire ;  et j’en passe… individuellement, tous ces trucs ont sûrement un sens, mais si on commence à écrire en réfléchissant comme ça… mon Dieu quel ennui…

Qu’est-ce que j’ai pas envie d’y aller demain… !

Commentaires

Dans mes bras ! Tout comme moi ! Perso, mon plus bel exploit, c'est d'avoir été virée du groupe de préparation à l'accouchement sans douleur à la maternité. A la fin de la seconde séance, l'animatrice, l'air embêté mais pas plus que ça, est venue "faire le point avec moi", c'est-à-dire me demander, "pour l'équilibre du groupe n'est-ce pas", et "persuadée que de toute manière, "tout" (l'accouchement, quoi) "se passerait bien pour moi" (comment diable pouvait-elle le savoir, à trois mois et demi de grossesse ??) "il n'était peut-être pas souhaitable que je revienne à la prochaine séance".

Quant à votre description de la randonnée pédestre et néanmoins british, so british, un conseil, si vous me le permettez : bazardez donc votre atelier d'écriture, vous n'en avez nul besoin, mettez-moi ça en forme avec une héroïne qui vous ressemble et dont le dégingandé pourrait tomber un p'tit peu amoureux, prenez autant de plaisir que vous nous en donnez, et hop ! Vous avez la nouvelle 2008 lauréate de tous les concours d'écriture de France, de Navarre et du Bas-Berry.

(un peu comme les nouvelles de Kate Mansfield, acidulées au poivre...)

à vous

Clopine

Ecrit par : Clopine Trouillefou | 11.01.2008

J'ai déjà suivi votre conseil Clopine : j'ai boudé l'atelier aujourd'hui... c'est mal :-))
Excellent votre histoire de cours de préparation à l'accouchement. Vous devriez en faire une note, en détaillant davantage la chose; on sent bien le potentiel comique de l'affaire... j'aimerais en savoir plus, par exemple sur ce que vous a dit la sage-femme quand elle vous a pris à part, comment elle a justifié son souhait que vous ne reveniez pas? Aviez-vous un peu trop contesté, par exemple? Ou était-ce autre chose?
Moi qui suis assez spécialisée dans la contestation, je me fais souvent mal voir dans les groupes à cause de ça; les gens préfèrent le consensus.... mais j'ai un esprit de contradiction très développé! Quand j'étais petite, on me trouvait "raisonneuse"... vous voyez le genre :-))

Ecrit par : galadrielle | 11.01.2008

oh oui, que je le vois... Ecoutez, franchement, après psychanalyse et tout, j'ai dû me rendre à l'évidence : c'est une histoire de définition.

J'ai longtemps été mal définie, et dans mes contours, et dans mon image, et dans ma tête aussi. Et je crois que ce que les groupes humains aiment le moins, c'est justement l'indéfini, le ni chair ni poisson, le "qui c'est celui-là ?",


Je connais un peu les bases de la dynamique de groupe, avec les rôles qu'endossent, sciemment ou non, les uns et les autres. le leader a son rôle à jouer , le brave petit soldat itou, le rêveur également, voire le gaffeur style Begnini. Le contestataire s'expose à certains risques, c'est sûr... Quant à l'inclassable ? Celui qui, non seulement ne comprend pas vraiment pourquoi il est là, mais, (et c'est plus grave) pourquoi les autres y sont à leur tour ?

Pendant ce fameux cours :

En toute ingénuité, j'ai commencé à poser des questions à mes voisines au gros ventre, alors que nous étions échouées comme de jeunes baleines sur nos ridicules petits matelas en mousse bleue (allez vous relever de là !), dans le genre " nous faire mettre les jambes en l'air et pédaler, soit, mais cela a-t-il quelque chose à voir avec l'écartement des os du bassin qui, je vous le rappelle, devra s'opérer sur environ 18 centimètres le jour J" ? Et puis, étalée par terre avec l'animatrice qui passait entre les rangs en nous enjoignant de nous relaxer et de nous adapter au sol qui nous recevait , je n'arrivais tout bonnement pas à garder mon sérieux (déjà qu'il est mince) : "vous devez sentir vos membres pénétrer dans le sol", nous disait-elle. Je chuchotais, sans doute un peu trop fort : "ah non ! Les membres qui pénètrent, je viens justement de donner..." Bref je n'avais pas l'esprit qu'il fallait, comme d'hab' en fait. J'en ai convenu volontiers avec la sage-femme.

De toute manière, je n'arrivais à rien, pendant cette grossesse. Je n'imaginais pas le bébé, par exemple. L'échographie ? Je ne distinguais rien du tout, on aurait dit un écran de télé avec la neige qui tombe, j'avais beau plisser les yeux je ne voyais pas ce que les autres voyaient, je ne disais rien et souriais vaguement pour ne pas passer pour l'idiote totale, mais en fait j'avais l'impression d'être simplement ballonnée, quoi. Pas vraiment sûre d'être enceinte...

La seule copine que je me suis faite pendant ces neuf mois, c'est une fille que j'avais rencontrée à la PMI et qui a accouché un mois pile avant moi. Quand je suis passée la voir, la sage-femme était là et racontait à qui voulait l'entendre que, le moment venu, ma copine avait déclaré "bon, ben moi je ne veux plus accoucher, alors d'accord je reste mais vous faites comme si je n'étais pas là". Le bloc entier s'était poilé, ma copine en rougissait encore, mais moi je savais pourquoi c'était ma copine, parce que je voyais si bien ce qu'elle voulait dire.

Quand le moment fatidique est venu pour moi, je n'ai certes pas eu le temps de sortir des phrases impérissables, parce que c'était un peu craignos comme moment. Mais je me souviens bien d'après, quand on "présente le bébé à sa maman". Comme j'avais dû recevoir de l'oxygène, on m'avait enlevé mes lunettes pour adapter le masque. Myope comme je suis, je ne voyais rien, et au lieu de prendre le bébé dans les bras, je me suis mise à chercher désespérément mes lunettes, qu'une sage-femme facétieuse avait cachées derrière le gros truc avec des tas de tuyaux... Bref, personne n'a compris mon intention, of course. La sage-femme a commencé à me dire fermement de rester allongée et de prendre ce bébé dans mes bras ("bordel de merde elle va le prendre ou non ? " pensait-elle silencieusement si fort que, vaincue, j'ai attrapé le paquet au jugé) , l'homme était de toute manière complètement dans les vapes, à regarder le sol en-dessous du nuage rose où il flottait depuis que le môme était né, y'avait aussi un jeune mec qui venait dire que la voiture était mal garée et qu'elle gênait le professeur Machin pour sortir du parking, ce qui avait l'air bien plus grave que l'arrivée de mon fils sur cette terre, et une dame en blouse rose regardait d'un air incrédule l'énorme paquet de linge souillé tombé de la table de travail. Mon accouchement avait duré au total vingt trois minutes, (et quelques litres de sang) une sorte de record mondial de vitesse. J'ai bien compris qu'il n'y avait pas de quoi en être fière, que c'était même un peu honteux, enfin, pas vraiment, mais je gâchais le métier quoi, plutôt..

Vous voyez, très chère Galadrielle, nous pourrions, je crois, former une sorte de syndicat. Mais la cotisation est un peu lourde, un peu douloureuse, je le crains. Bah, vous seriez Présidente et moi secrétaire, deux, je pense, c'est le maximum que nous puissions supporter dans le genre groupe, non ?

Clopine, qui s'est fait virer aussi :
- de la fédération anarchiste, d'un "groupe femmes" de la fac de lettres, du syndicat de copropriété de son immeuble, de la chorale "Vent Debout", de la fanfare du Mont Gargan, etc., etc.

Ecrit par : clopine trouillefou | 11.01.2008

J'ai beaucoup aimé ton "je n'en revenais pas qu'il n'en revienne pas, alors je n'en finissais pas de m'excuser", ça résume bien l'horreur de beaucoup de relations humaines.
Pour ce qui est de l'accouchement (entrainement et performance), je me dis qu'être un homme, ce n'est pas si mal, finalement. (huées de la foule)
Marco, qui ne s'est fait virer d'aucun groupe parce que de toute façon il est trop flemmard pour entrer dans un groupe.

Ecrit par : Marco | 11.01.2008

@Clopine : d'accord avec toi sur ce qu'on ressent pendant la grossesse... moi non plus, les échographies, ça ne me parlait pas des masses ("là, vous voyez, c'est l'estomac... ici, la vessie". "Ah, super...")
Quant aux cours, ainsi que je disais dans un post précédent, ça m'a vraiment gavée (mais bon, j'ai pas fait autant de provoc que toi, dommage en un sens car ça m'aurait arrangée de me faire jeter.)
Je crois que je comprends aussi ta copine; c'est tellement chiant d'accoucher et on a juste envie que quelqu'un vous en débarasse -le fasse à votre place, même. Hein Marco? Si seulement les mecs pouvaient être enceints.
L'année dernière, j'étais amie avec un type qui m'a dit un jour : "tu as tellement de chance, moi ce serait mon rêve de pouvoir porter un enfant... c'est tellement beau..." et patati et patata. Vision toute romantique de la personne qui n'a pas vu la chose de près. Perso je suis favorable à l'utérus artificiel. Malheureusement c'est pas pour demain (de toute façon je m'en fous maintenant, moi, les bébés, j'arrête là!)

@Marco : moi aussi je suis essentiellement flemmarde. Sérieux, j'ai un poil dans la main d'une longueur, d'une épaisseur... imbattables.
La seule façon de passer outre ce poil est de se mettre dans une situation telle qu'on n'a pas vraiment d'autre choix; une solitude telle qu'il faut bien en passer par des expériences étranges pour, finalement, faire quelques rencontres... je me suis plusieurs fois mise volontairement dans de telles situations un peu galère (typiquement, débarquer dans un endroit où on ne connaît personne) histoire de secouer ma vie un bon coup, la forcer à quitter sa pose alanguie de gros chat paresseux... ça marche un temps; puis, à l'étranger comme chez soi, on retombe dans sa tendance naturelle, à savoir, pour moi, s'entourer de routines rassurantes mais qui ne m'apprennent pas grand chose et pire, qui finissent par m'ennuyer terriblement sans que cet ennui me rende pour autant capable de m'en extraire.
See what I mean??

Ecrit par : galadrielle | 11.01.2008

yes yes i see (but sorry, i can't speak more english)

Ecrit par : Marco | 12.01.2008

Ce petit exemple de misanthropie bien dosée m'a mis de bonne humeur... Je m'en vais de ce pas m'inscrire à tous les groupes du quartier : je dois avoir le choix entre une crèche et un club de tamaloù!

Ecrit par : auteure | 14.01.2008

Je viens de lire tes notes narrant les péripéties de ton manuscrit : je ne sais pas ce que vaut ton roman mais tout ce qui en parle est jubilatoire! Cela fait un peu écho à ma propre expérience puisque La dilettante m'a aussi refusé un manuscrit en des termes trés affectueux...

Ecrit par : auteure | 14.01.2008

Désolé de rajouter encore un commentaire, mais j'aime bien tes textes, et en plus j'ai toujours l'impression d'être du côté des monstres hihi.
J'adoooore la poésie de la mamie, et d'ailleurs j'écris exactement les mêmes, pire, l'article m'a donné l'idée d'un nouveau poème que je vais m'empresser d'aller écrire! C'est un peu ma manière de me faire exclure d'office des sentiers littéraires, quoi. Mais d'un autre côté, ne rien écrire, c'est pareil. Donc finalement, je laisse de côté cet aspect secondaire.

Par contre, dans les problèmes de l'expatrié fraîchement débarqué, je me reconnais bien, et j'apprécie ta solution tout à fait originale.

Bon allez, je vais continuer à lire, mais, promis, en silence sauf quand j'ai des trucs à dire, à partir de maintenant.

Ecrit par : Benoît | 23.01.2008

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