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28.12.2007
conte de Noël
Voilà, Noël est passé. Cette année comme les autres, on n’a parlé que de ça pendant tout le mois de décembre ; j'aime bien voir toute la famille, pourtant j’avoue ne pas être fâchée que ce soit fini. C’est comme une pression qui se relâche ; on respire. Quelques jours encore et le creux de décembre sera franchi, on commencera la lente ascension de janvier vers les jours plus longs…
A Noël, tous les ans depuis que je suis née, je vais dans le Beaujolais. Aujourd’hui c’est un voyage, pour ainsi dire un déménagement, avec la gosse de deux ans et celle de deux mois. Mais quand j’étais petite, je n’avais que dix kilomètres à faire pour aller de la maison de mes parents à celle de ma grand-mère où la famille se réunissait. Car je vivais là-bas. Dans le Beaujolais. A Charnay. Cinq cents habitants, hameaux compris. Tous viticulteurs. Autant dire, un bled genre Marly-Gomont, pour ceux qui connaissent la chanson.
Quand nous sommes arrivés à Charnay, j’avais six ans, et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Longtemps, je me suis couchée de bonne heure ; car là où nous habitions, il n’y avait pas grand-chose à faire après le dîner (sauf lire. J’ai beaucoup, beaucoup lu.)
« Une seule famille de Blacks – il a fallu que ce soit la mienne », déplore Kamini.
Moi c’était plutôt : « une seule famille parisienne, il a fallu que ce soit la mienne ». Notez que la rime est riche. Et si, en plus, nous avions été noirs ?
Unique enfant née à plus de vingt kilomètres de Charnay, je vous jure que je n’en menais pas large à l’école. A peine étions-nous installés dans le village que l’instituteur a eu la bonne idée de me faire venir au tableau réciter des poèmes le jour de la tournée de l’Inspecteur. Le brave homme ne cherchait qu’à mettre en avant la bonne mémoire de ses élèves. J’étais très fière et nullement consciente alors de courir à ma perte ; ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’en me singularisant encore davantage, l’instituteur ne m’avait guère rendu service : j’ai été la proie privilégiée des cancres, et ils étaient nombreux, jusqu’à la fin de l’école primaire.
J’ai donc su très tôt que le bonheur passait par le conformisme le plus absolu. Pourtant, à trente ans passés, je n’étais pas encore mariée, et j’avais toujours le don de me mettre dans les situations les plus absurdes et les moins susceptibles de mener à la vie « normale » à laquelle j’aspirais.
Outre ce rêve inaccessible de me sentir comme tout le monde, de l’enfance j’ai gardé la capacité à accueillir les alliances les plus improbables, trop heureuse de trouver une personne amicale à qui me raccrocher pour survivre dans l’environnement hostile du pays dit « des Pierres Dorées ». Et je crois que c’est là tout le problème : ce n’est pas en se liant à des gens bizarres que l’on progresse vers la normalité.
Mais comment faire quand on se retrouve, par exemple, au Sofitel à Francfort, dans le quartier des banques, en novembre, toute seule et avec la perspective de deux mois semblables ?
Le seul moment plaisant de la journée était le petit déjeuner ; je le prenais dans la chambre et m’empiffrais avec bonheur sans sortir de mon lit. Je commandais tout : la charcuterie, les œufs, le fromage, les viennoiseries. On m’apportait le « Financial Times » que je ne lisais jamais, mais dont la vue aujourd’hui encore éveille en moi une certaine gourmandise.
Mais ensuite il fallait s’habiller, sortir, marcher dans le silence des rues brumeuses et propres jusqu’au bureau –qui se trouvait à dix minutes de l’hôtel. Non seulement je n’y connaissais personne, mais la mission que l’on m’avait confiée était extrêmement ennuyeuse. Il s’agissait de reprendre et de modifier une spécification de protocole de transmission de données sur un réseau. Je passe les détails ; il suffit de dire que je baillais toute la journée. Qui durait huit heures. Deux fois « Parsifal ». Comme a dit un chef d’orchestre à propos de cet opéra : « ça commence à six heures. Trois heures plus tard, vous regardez votre montre. Il est six heures vingt ». C’était exactement ce que je ressentais.
Mes collègues, qui parlaient allemand entre eux, ne s’intéressaient pas particulièrement à ma personne ; je rentrais seule au Sofitel sur le coup de dix-sept heures. Pensant y trouver de la distraction, j’avais essayé de dîner au restaurant de l’hôtel : une grande salle, au moins quinze tables nappées de jaune, presque toutes inoccupées ; quelques hommes seuls et tristes qui lisaient le journal. Seuls les pas du serveur rompaient le silence. J’avais donc finalement pris le parti de me faire servir une salade dans la chambre.
J’essayais de ne pas dîner trop tôt pour couper en deux parts à peu près égales la longue soirée d’ennui, mais insensiblement, irrésistiblement, j’étais passée de dix-neuf heures trente à dix-neuf heures. Je prenais des bains. Je regardais des séries américaines doublées en allemand.
Un jour, alors que la fin de mon supplice n’était plus très loin, une chose extraordinaire s’est produite : Thomas m’a invitée à l’accompagner au marché de Noël.
Depuis plusieurs semaines que Thomas et moi passions ensemble la moitié de nos journées à parler protocoles, jamais il ne m’avait posé une question personnelle et je ne savais même pas s’il était marié ou non. Mais parfois, il lui arrivait d’essayer de faire des blagues :
« Si Air France spécifiait le transport des passagers aussi rigoureusement que nous spécifions le transfert des données, le Paris-Francfort serait plus à l’heure ».
Sa figure se plissait, de petites fossettes se creusaient de chaque côté de sa bouche et ses yeux jaunes un peu bridés se rétrécissaient encore davantage. Je comprenais donc qu’il fallait rire.
Ce soir-là, je suis donc sortie dans Francfort pour la première fois. J’ai même pris le métro avec Thomas. Nous n’avions pas grand-chose à nous dire, mais j’étais tellement excitée d’être avec quelqu’un que j’ai trouvé la soirée plaisante.
Il faisait très froid ; beaucoup de stands proposaient du vin chaud. J’en avais bu quelques verres et je trouvais mon compagnon de plus en plus sympathique et séduisant. Son bonnet dissimulait sa calvitie disgracieuse ; il avait un petit nez mignon, des dents bien blanches et la couleur particulière de ses yeux se remarquait encore davantage sous la lumière artificielle. J’aimais bien sa voix chaude, et la façon qu’il avait de rire. Et surtout j’étais prête à fondre d’amour pour n’importe quel plouc qui m’aurait dit bonjour.
Mais quand il m’a laissée devant le Sofitel, alors que nous venions de marcher l’un contre l’autre dix bonnes minutes dans la neige en nous tenant par le bras, Thomas n’a rien fait d’autre que m’embrasser sur les deux joues en me souhaitant une bonne nuit.
Il s’est montré plutôt froid le lendemain. Et il ne m’a plus invitée jusqu’à la fin de ma mission à Francfort. J’avais même l’impression qu’il faisait moins de blagues qu’avant.
Je suis rentrée à Paris bien aise d’en avoir fini avec ce boulot, mais tout de même, un peu perplexe quant à l’évolution de mes rapports avec Thomas. Je ne comprenais pas ce que j’avais bien pu faire de travers. Me rappelant ce qui s’était passé avec Bernard, mon unique expérience allemande, j’étais tentée de conclure que j’avais un problème fondamental avec cette nationalité.
J’avais complètement oublié cette histoire quand, un an plus tard, alors que j’étais installée à Londres, j’ai reçu un mail de Thomas me demandant de mes nouvelles. Sans doute conscient de la bizarrerie de sa démarche, il expliquait : depuis que j’avais quitté Francfort, il avait souvent pensé m’écrire, mais « l’occasion ne s’était jamais présentée ». Il regrettait à présent que nous n’ayons « pas eu assez de temps pour faire vraiment connaissance ». Il terminait en m’invitant à venir le voir un week-end à Zürich, où il logeait en ce moment pour son travail.
Je ne comprenais rien à ses justifications et j’ignorais toujours pourquoi il avait changé d’attitude à Francfort ; mais j’espérais qu’en venant le voir à Zürich, j’aurais ma réponse. Puis j’étais en plein dans les affres d’une histoire d’amour qui n’en finissait pas d’agoniser. J’avais besoin de respirer, pourquoi pas l’air pur des montagnes suisses ? Cela me donnerait par ailleurs l’occasion de revoir ma copine Corinne avec qui j’avais vécu à Londres et qui habitait à présent Zürich.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; j’ai pris l’avion un vendredi soir de février. Samedi matin, avant de me lâcher dans la nature, Corinne m’a dit :
« Si ça se passe mal avec ton Allemand, tu peux toujours dormir chez moi ».
La première chose que j’ai pensée quand j’ai vu Thomas a été : « Mais il est beaucoup moins bien que dans mon souvenir ».
Il s’était produit un phénomène classique : la cote de Thomas ayant monté du fait de son rejet –ou de ce que j’avais ressenti comme tel ; je n’avais donc pas tardé à l’imaginer plus grand, plus mince, et avec davantage de cheveux. Je voyais à présent qu’il était de taille moyenne et qu’il avait un peu de bide.
- Je suis très content de te voir.
- Euh… eh bien, moi aussi, ai-je dit en tâchant de contenir ma déception.
Au moins étions-nous dans une ville plus marrante que Francfort ; ça ne pouvait que mieux se passer entre nous.
Malheureusement, le centre de Zürich est petit et se visite rapidement ; et nous n’avions pas plus de choses à nous dire qu’un an auparavant. L’après-midi m’a semblé bien long. Après un dîner que même une forte dose d’alcool a échoué à rendre divertissant, Thomas et moi avons marché jusqu’à son hôtel. J’ai récupéré ma valise à la réception.
- Tu as réservé à quel nom, pour moi ? ai-je demandé.
- Ah, en fait, je n’ai pas réservé. Ma chambre est grande. Je pourrai dormir par terre… enfin si tu veux… mais on peut partager le lit en copains.
Aie.
Mais j’avais plusieurs options. Je pouvais :
1) appeler ma copine Corinne à la rescousse et dormir chez elle,
2) demander une autre chambre à la réception,
3) prendre direct le chemin de l’aéroport.
Reconnaissons-le : il y avait plein de possibilités autres que de répondre ce que j’ai répondu, à savoir :
- OK.
Ayant accepté de partager la chambre de Thomas, il devenait important que je le trouve au moins un peu séduisant. Cela devait être possible puisqu’il m’avait plu à Francfort. J’ai donc suggéré que nous allions faire un tour un bar de l’hôtel avant de nous coucher. Il y faisait sombre et il y avait un piano, merveilleux prétexte pour ne rien dire tout en se laissant imprégner de musique, d’alcool et de rêveries romantiques, jusqu’à s’imaginer que celui qui est là près de vous incarne ces rêveries bien qu’il soit chauve et bedonnant.
- Pourquoi m’as-tu repoussée à Francfort ? ai-je interrogé, de plus en plus amoureuse et avide d’amour alors que mon ivresse progressait.
- A cause du boulot. Tu me plaisais bien, mais au bureau, c’était pas pratique.
Pas pratique. Bon. A cette question qui m’avait tellement tourmentée, il y avait une réponse toute simple : c’était pas pratique.
Nous nous sommes retrouvés dans la chambre, qui était un peu moche (dans le genre du Sofitel, tous ces hôtels se ressemblent). Debout et les bras ballants, Thomas paraissait se demander que faire, et moi aussi.
- Je vais passer à la salle de bain, a-t-il dit.
Il en est ressorti quelques minutes plus tard en caleçon. Torse nu. Bide à l’air. J’ai détourné les yeux. Il s’est allongé sur le lit. M’a regardée d’un air interrogateur.
- Bon, je vais me changer aussi alors.
Je suis revenue avec le vieux T-shirt que j’avais emporté pour dormir, pensant que seule ma copine Corinne me verrait dedans.
- Viens au chaud dans le lit, a suggéré Thomas sans enthousiasme.
J’ai obéi.
Dans le lit, nous nous sommes regardés. Quelque chose flottait là entre nous, hésitait à venir ; un instant de vérité. J’avais envie de dire à Thomas :
- Ecoute, tu ne veux pas qu’on lâche l’affaire ? On sait tous les deux que ça ne marche pas. Si on dormait ?
Je suis sûre qu’il pensait exactement de même.
Au lieu de quoi, nous nous sommes rapprochés l’un de l’autre, collés amoureusement l’un à l’autre en poussant des soupirs. Il sentait un mélange de transpiration blonde et aigre, d’après-rasage éventé, de bière. J’ai immédiatement détesté son odeur.
Après quelques bisous dans le cou, Thomas s’est attelé à sa tâche ; il allait et venait sans hâte mais avec sérieux et circonspection, en regardant le mur derrière moi. Je regardais le plafond. Il était blanc. Quand j’ai commencé à y voir des ronds colorés, puis une sorte de cheval monté par une sorcière échevelée, j’ai compris que je m’endormais.
Un petit bruit m’a réveillée. Thomas avait terminé. Il s’est retiré précautionneusement et a roulé sur le côté. Je craignais qu’il ne pousse la comédie jusqu’à vouloir me prendre dans ses bras pour dormir, mais tout de même pas. J’ai sombré dans le sommeil avec le sentiment d’avoir largement payé ma part de la chambre.
Nous avons passé un drôle de dimanche : main dans la main à échanger des regards énamourés, pourtant tous deux pressés d’en voir la fin. Les adieux devant le car qui partait pour l’aéroport ont été déchirants. Je croyais presque voir briller des larmes dans les yeux jaunes de Thomas. J’ai poussé un soupir de soulagement quand le car est parti : j’étais épuisée par la comédie que je jouais depuis plus de vingt-quatre heures. Peut-être aurais-je pu devenir chanteuse ou écrivain au lieu de spécifier des protocoles ; mais certainement pas actrice.
Il y avait pourtant, chez Thomas comme chez « Bernard », quelque chose qui m’avait séduite au départ ; mais c’était une petite chose par rapport à l’ensemble. Un peu comme quand j’ai acheté tout « Tristan und Isolde » après avoir entendu la mort d’Isolde à la radio. Il y a quelque chose qui déconne dans mes rapports avec les opéras allemands et les hommes allemands : je me jette dessus, puis c’est indigeste.
Le matin de Noël, alors que je courais au milieu des vignes givrées sous le soleil en écoutant la mort d’Isolde, ce qui m’a donné l’idée de cette note, je pensais aussi à mon enfance dans cette région, aux détours que je faisais parfois pour rentrer chez moi afin de ne pas passer devant certaines maisons où vivaient les sales gosses que je redoutais ; et je me disais qu’à tout prendre je préférais encore être adulte, quitte à endurer l’ennui, les situations fausses et l’hypocrisie dont on use pour s’en sortir.
18:33 Publié dans réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
21.12.2007
dépression post-notale
Voilà, on a écrit une note. Et après ?
Bizarrement, juste après avoir publié un post, je n’éprouve pas de satisfaction. Il me viendrait plutôt un petit coup de cafard : c’est fait, j’ai pondu un truc, je me retrouve désœuvrée (ça, c’est la dépression survenant après tout travail, rien de bien étrange là-dedans).
Et, tout de suite après, je me demande : pourquoi l’ai-je fait ? A quoi ça sert, qu’est-ce que ça va apporter au monde, qu’est-ce que ça m’a apporté à moi ? Réponse : à moi comme au monde, pas grand-chose ; pourtant, ça m’a pris du temps. Et, si j’élargis le raisonnement et que je pense à la peine que je me suis donnée pour mon roman… et ce n’est peut-être pas fini… et ça va rapporter quoi, et à qui ?
Imaginons, dans le meilleur des cas, que je sois publiée. Le problème, c’est que ce ne sera pas un conte de fée, mais une récompense obtenue après beaucoup d’efforts. En somme, si je suis publiée, ce sera après m’être donné un mal de chien.
Et je l’aurai tellement imaginé, cet instant, le moment où un éditeur me dira « oui », que quand ça arrivera je serai sûrement déçue : d’ailleurs ce sera un « oui » au rabais, vraisemblablement d’un tout petit éditeur n’ayant encore rien publié ou pire, me proposant un contrat à compte d’auteur ; il y aura certainement un « mais ». Parce que les écrivains débutants que Gallimard contacte en hurlant son enthousiasme une semaine après avoir reçu le manuscrit par la poste, ça existe peut-être, mais c’est très, très rare, et de toute façon, je sais déjà que ça ne m’arrivera pas, vu qu’ils m’ont dit non, par lettre et sans trace d’enthousiasme.
De quoi a-t-on envie dans la vie ? Qu’est-ce qui nous fait rêver ?
1) Les petites réussites sans éclat obtenues à la sueur de son front,
2) les histoires magiques où le bonheur vous tombe dessus sans crier gare ?
Et dans laquelle de ces deux situations se retrouve-t-on le plus fréquemment à votre avis ?
Indice : les réponses à la première et à la deuxième question sont inverses l’une de l’autre.
D’accord, d’accord ; même si Gallimard m’avait appelée le lendemain en me proposant un à-valoir magnifique, du jamais vu, je n’aurais probablement été aux anges que durant quelques jours parce que le bonheur intérieur a une fâcheuse tendance à revenir à un niveau qu’on dirait fixé à l’avance par la personne qu’on est. Mais quand même, j’aurais eu une chouette semaine.
Maintenant, comme tout le monde ou presque, je vais peut-être vivre la situation 1), ou peut-être encore la situation 3) :
3) les petits échecs sans éclats obtenus à la sueur de son front.
Mais comme tout le monde, j’ai vécu quelques rares 2). Mais rares, alors. Et d’ailleurs, dans tous les cas, il s’agissait d’une erreur, pour finir.
Il y eu par exemple, la fois où j’ai reçu un énorme bouquet de roses rouges au boulot le jour de la Saint Valentin. Je ne m’y attendais pas du tout, mon amoureux de l’époque n’était vraiment pas du genre à déclarer sa flamme d’une façon si voyante. Mais il n’y avait pas de carte avec le bouquet ; et ça, c’était son genre. Histoire d’être sûre que ce n’était pas une erreur, j’ai appelé le fleuriste : il m’a confirmé que les fleurs m’étaient destinées, mais il ne pouvait me révéler le nom de l’expéditeur, il devait d’abord appeler le monsieur en question. Dix minutes plus tard, mon portable sonnait : « Hi… it’s David… I sent the flowers ».
David, ce n’était pas le nom de celui que j’aimais ; et je n’en avais rien à foutre de ses fleurs… évidemment, il était vexé comme un poux que je n’aie pas compris que les roses venaient de lui ; il ignorait l’existence de l’autre, il croyait que j’étais son amoureuse à lui.
Bon, je ne vais pas raconter le détail, ce serait trop long ; je voulais simplement donner un exemple de bonheur qui vous tombe dessus, « trop beau pour être vrai » et en effet, ça l’est.
Les choses vraies sont en général plutôt un peu moches ou, si d’aventure elles sont belles, on les a vu le devenir, mieux, on a fait en sorte qu’elles le deviennent. Et il n’y a plus de plaisir.
Un autre exemple : un samedi de juin, ma mère et moi étions en train de dîner dehors, à Lyon, rue Mercière, quand un type à côté de nous engage la conversation –il dit un truc comme : « c’est bien agréable d’être dehors quand il fait doux comme ça. » Avec un fort accent.
Il a dans les quarante ans. Plutôt beau gosse.
- Je m’appelle Bernard, poursuit-il.
- Et d’où êtes-vous ? Demande ma mère.
- De Francfort. Je suis … comment dit-on ? Investment Banker ?
- Ah oui, je vois, dit ma mère.
- Mais Francfort… dit-il en faisant la moue, comme pour s’excuser d’habiter une ville pareille ; tandis qu’ici… j’adore Lyon. Vous habitez Lyon ?
Il me sourit.
Malgré une regrettable tendance à la mollesse, qui ne devrait pas s’arranger avec le temps, son visage est agréable ; il a la peau un peu grasse mais un joli teint, des yeux bleus agrémentés de ridules qui confèrent à son regard une certaine profondeur ; en somme il est juste à point : plus jeune il devait avoir l’air con, dans quelques années sa mâchoire manquera de fermeté et ses joues commenceront à tomber. Et il devra se couper les cheveux, qu’il porte un peu long dans la nuque ; d’habitude je n’aime pas mais là, c’est assez charmant.
Nous causons tous les trois jusqu’à la fin du dîner. Je n’ai pas l’impression qu’il s’intéresse particulièrement à moi. Il parle surtout avec ma mère.
- Je connais très peu la ville, dit « Bernard ». J’ai surtout visité la campagne autour…
- Ma fille rentre à Paris demain après-midi ; mais demain matin, nous allons sûrement nous promener. On pensait aller au musée de la poupée. Peut-être que ça vous intéresserait de venir ?
Ça alors. Moi, j’aurais jamais osé proposer un truc pareil. Mais « Bernard » a l’air drôlement content.
A dix heures, le type est là, devant le musée. Première surprise ; ce genre de plan, d’habitude, ça marche jamais ; les gens ne viennent pas pour finir. Bon, on fait comme on a dit ; on visite le musée.
Je ne me souviens de rien, parce que je guette les pas de « Bernard », je me retourne pour voir ce qu’il regarde, ou plutôt qui il regarde ; je le trouve de plus en plus attirant. Peut-être le simple fait qu’il soit venu, alors que je ne comptais vraiment pas dessus. D’un autre côté, l’effet aurait pu être contraire ; j’aurais pu le trouver encombrant d’être vraiment venu suite à une invitation lancée un peu en l’air, dans la douceur d’un soir d’été et après quelques verres de vin. Mais il n’a pas le genre du type encombrant. Sans doute parce qu’il n’est qu’à moitié là ; comme s’il était venu pour faire plaisir, pour tenir un engagement, mais que ses vraies préoccupations étaient ailleurs. Il est mystérieux. Rien de tel pour séduire.
- Il va falloir que nous partions, remarque ma mère en regardant l’heure. Le train de ma fille est à deux heures.
- Ah bien sûr. Eh bien, j’ai été enchanté… c’était très gentil à vous de me proposer la visite, a dit Bernard. Je vais continuer à me promener…
Il nous serre la main à toutes les deux. Et il est part dans la rue.
D’abord, je regrette que ma mère ne l’ait pas invité à rester. Mais bon, à quoi cela m’avancerait-il ? Je pars de toute façon. Et nous n’avons même pas le temps de faire un vrai déjeuner ; il est déjà midi et demi.
Sur le quai de la gare, je songe que c’est dommage, c’est toujours comme ça dans la vie : les gens qu’on aimerait connaître mieux vous échappent, et on en connaît très bien des tas dont on se passerait bien.
Et voilà que… à quelques mètres de moi, me souriant, marchant vers moi… Bernard est là. Je rougis, je me trouble, je balbutie :
- Mais… que faites-vous ici… par quel hasard…
- Ce n’est pas un hasard. Votre maman a dit que vous preniez le train de 14h. Je ne savais pas à quelle gare… mais j’ai tenté ma chance… et ça a marché.
Il aurait ajouté : « C’est le destin qui nous a réuni », je n’aurais même pas trouvé ça ridicule. Car je vivais l’un des instants magiques dont j’ai parlé plus haut. Ces instants rares, et qui, en général, sont une blague de l’univers plutôt qu’un signe magique du destin, mais ça, on ne le sait qu’après.
- J’avais envie de vous… de te revoir…
Il s’approche, prend une de mes mains entre les siennes.
- Alors… tu veux faire quoi… ?
Dans un film, le type monte dans le train avec la fille ; c’est le début d’une chouette histoire d’amour. Dans la vraie vie, et si la fille est moi, elle se dit que demain c’est lundi, faut aller au taf ; et que si on passe la nuit ensemble à Paris… puis je n’ai qu’un studio, moi. Rue de la Gaieté. Avec un seul lit (et à l’époque, il ne faisait que 140 de large). Et quand même, je le connais pas ce type, aussi charmant soit-il. Puis c’est peut-être un peu « pushy », cette façon d’être venu sur le quai, même si c’est mignon. Bref, je lui dis que je dois rentrer chez moi.
- C’est où chez toi… ?
- Paris. J’habite près de Montparnasse.
- Je pourrais venir te voir… le week-end prochain ?
- Exprès ?
- Oui, exprès… j’ai envie de te voir…
Il sent mon hésitation, et en comprend sans doute la raison car il ajoute :
- J’irais à l’hôtel bien sûr. Tu en connais un près de chez toi ?
Tant de délicatesse emporte le morceau.
- Y’a le Méridien, près de la gare… mais c’est pas très charmant…
- Aucune importance. Je vais venir, pour te voir, toi…
On se sourit. Brusquement, on n’a plus grand-chose à se dire. Ça tombe bien, le train va partir.
Pendant tout le trajet, je suis tellement béate que je n’arrive pas à lire.
Je bosse toute la semaine dans la crainte de recevoir un appel embarrassé de Bernard, expliquant qu’il s’était peut-être un peu emballé à la gare, que bon, venir à Paris exprès… il a trop de boulot… une autre fois peut-être. Mais non. Vendredi soir arrive ; et mon Allemand est bien là, avec sa petite valise à roulettes, devant le Méridien.
Au dîner, je bois comme un trou et je m’amuse énormément. Bernard est très mignon, très correct. Un peu raide. Il me caresse la main, remet en place une mèche de mes cheveux… puis me raccompagne chez moi mais sans monter (faut dire, c’était au quatrième, et sans ascenseur.)
- On se voit demain ? Tu es libre ?
- Oui…
Puis, je ne sais pourquoi, tout ça me paraît soudain bien précipité ; je me sens envahie.
- Peut-être pas demain matin… à partir de midi ?
- Ah… bon, ok, midi c’est très bien… je me promènerai tout seul le matin alors.
Il a l’air un peu déçu. Je culpabilise, il est venu à Paris exprès et tout…
- Non, mais écoute, si tu préfères on peut se retrouver plus tôt…
- Non non, je comprends ; midi c’est bien.
Je n’insiste pas. Je n’ai rien à faire demain matin ; juste envie d’être peinarde.
Mais sur le coup de neuf heures, mon téléphone sonne.
- Allô…
- C’est Bernard. Oh je suis désolé… je te réveille…
- Euh… non, enfin oui mais c’est pas grave…
- Bon. Je t’appelle parce qu’en me promenant je suis passé devant un… tu sais, une boutique où on vend des billets pour le théâtre…
- Un kiosque.
- Oui voilà. Et je voulais prendre des places pour nous… à l’opéra ce soir… Il y a « Parsifal »… est-ce que tu l’as déjà vu ?
- Ah non… écoute pourquoi pas. Mais attends un peu… je me lève, je prends un café et je te rappelle, OK ?
Je fais ce que je viens de dire. Puis je réfléchis. Est-ce que j’ai envie d’aller à l’opéra ? Pour écouter du Wagner ? Comme je n’arrive pas à décider, je téléphone à ma tante pour demander conseil.
« Ouh là là, Parsifal ça dure au moins quatre heures… si tu n’as jamais vu d’opéra de Wagner, ce n’est peut-être pas le plus facile d’accès, pour commencer », dit-elle.
Je rappelle Bernard.
- Peut-être qu’on pourrait essayer un autre opéra d’abord ?
- Ah… pourquoi ?
Je ne m’attendais pas à devoir argumenter.
- Ben je sais pas trop… c’est long, Parsifal. On n’aura pas le temps de dîner…
Je me sens plouc comme jamais avant même d’avoir fini ma phrase. Mais je n’ai pas le temps de me rattraper.
- OK. Bon. A tout à l’heure.
Il a raccroché.
A midi pile je l’attends devant le Méridien, comme convenu. A midi pile il arrive. Mais il y a un hic : il traîne sa valise derrière lui.
- Ecoute… j’ai réfléchi et je pars.
- Tu pars ? Tu rentres à Francfort ? Mais on n’est que samedi midi…
- Oui mais c’est mieux.
- Mais pourquoi ?
Je dois avoir un air si défait qu’il a pitié de moi ; il saisit ma main entre les siennes comme sur le quai de la gare, à Lyon. Mais son regard qui navigue entre moi et le car « Air France », sa façon de se tenir légèrement rejeté en arrière disent à quel point il est déjà ailleurs.
- Bernard… j’ai fait quelque chose ? C’est à cause de l’opéra ?
Je sais bien, c’est idiot ce que je dis.
- Mais non. Je suis désolé. Il faut que j’y aille, le car va partir.
Il me fait la bise.
- Allez, ne sois pas triste, dit-il en effleurant ma joue d’un doigt. C’est la vie.
En effet, il a raison, c’est la vie dans toute son absurdité : on vous fait une cour d’enfer, on vient exprès vous voir à Paris, une vraie comédie romantique avec Sandra Bullock ; puis on s’en retourne chez soi parce que vous n’avez pas eu envie de vous taper quatre heures d’opéra. Je vous jure : on n’a décidément que ce qu’on mérite.
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19.12.2007
Hamish
Ce matin, alors que je courais dans le bois près de chez nous, il m’est venu une idée de note qui depuis, ne me lâche plus. Et donc, j’ai envie de l’écrire.
C’est d’autant plus embarrassant que j’ai annoncé pas plus tard qu’avant-hier ma ferme intention de clore mon blog, ou, au minimum, de le mettre en veilleuse quelques temps.
Je ne me rendais pas compte alors qu’en écrivant ma note de clôture, j’étais dans la position de l’alcoolique jurant avec solennité que ceci est son dernier verre : « demain, j’arrête » (remplacez « verre » par « clope » si vous êtes ancien fumeur, ça marche aussi.)
Peut-être bien qu’avant-hier, comme dit ma fille aînée, « j’ai fait un petit caprice ».
Bon, je ne vais pas non plus consacrer tout mon post à me justifier. J’ai décidé d’écrire cette note, un point c’est tout –d’ailleurs, il est fort probable que personne ne la lise, puisque je ne suis pas supposée l’écrire.
Le jour de mon anniversaire, qui a eu lieu récemment, je n’avais rien de prévu, ayant renoncé au traditionnel déjeuner chez ma tante pour cause de Pelle Mécanique (mon bébé de deux mois) ; l’idée de passer tout le repas à aller et venir entre la chambre et la salle à manger, la tétine dans une main, une couche dans l’autre et le biberon dans la troisième, et pour mon anniversaire en plus, ça ne me disait vraiment rien.
Comme ça tombait un samedi, et que mon mari était là pour garder les petites, j’avais décidé qu’au moins je m’accorderais le petit plaisir d’un jogging.
Il faisait le même temps qu’aujourd’hui : très beau, très froid. Et j’adore courir l’hiver, quand on se brûle les poumons à l’air glacé –je sais, c’est un point de vue bizarre, y’a plein de gens qui détestent ; tant mieux, j’ai le parc pour moi toute seule.
Toute réjouie, je m’habille chaudement, mets mes baskets et enfin, m’empare de mon indispensable lecteur MP3. Je sors de l’appartement, je presse la touche « play ». Je n’entends rien. Appuis répétés sur « Vol + ». Toujours rien. Je regarde le lecteur. L’écran affiche un truc bizarre, tout petit ; on dirait un obscur symbole mathématique. J’éteins l’appareil, je le rallume, toujours le même symbole énigmatique. « Et Merde ».
Je rentre et je vais direct me plaindre à mon mari, qui tente de jouer avec celle de deux ans tout en dansant avec l’autre dans les bras, parce que si on reste immobile elle crie.
- Regarde-moi cette saloperie ! Ça tombe en panne juste le jour de mon anniversaire ! Je fais quoi moi ?
- Tu as regardé le mode d’emploi ?
- Ça va pas non ! Si faut regarder le mode d’emploi maintenant ! De toute façon maintenant c’est toujours sur des CDs, y’a même plus de brochure, et il est où le CD ? Hein ? Il est où ?
- Ben je sais pas moi… peut-être sur le bureau ?
- Ben non ! Il n’y est pas ! Evidemment, depuis que tu as déménagé les étagères on retrouve rien !
En fureur, je m’approche des étagères en question ; j’écarte avec rage des piles de papiers, de dossiers, de CD-roms, de CDs tout court, de bouquins portant des titres comme « La thermodynamique des fluides en milieu turbulent », ou « Statistical Learning Theory ».
- Si tu amenais pas ton bordel à la maison aussi, on trouverait plus facilement ! Pourquoi c’est pas dans ton bureau, ces livres à la con ?
Mon mari ne répond rien. Ça m’enrage encore plus, bien sûr.
- Je vais mettre cette merde de lecteur à la poubelle direct ! Voilà !
- Mais… tu veux pas qu’on regarde un peu quand même ? C’est dommage de le jeter.
- Non ! Ça sert à rien de regarder. C’est de la daube, ça marche plus, c’est tout.
Le fond de ma pensée est : cet objet satanique, qui m’emmerde exprès le jour de mon anniversaire, ne mérite pas d’être réparé. Mais comme c’est vraiment très con comme pensée et que je m’en rends encore un peu compte, je le garde pour moi.
Je monte l’escalier en martelant chaque marche. Avant de balancer le lecteur dans la poubelle, je le jette par terre, contre le parquet. Ça fait un boucan d’enfer. Après je suis obligée de me baisser pour le ramasser, ce qui alimente ma colère.
- Espèce de …
Mais je n’ai pas mots assez forts pour exprimer le mépris furieux que je ressens.
Pour finir, je décide d’aller courir sans musique, même si je déteste ça ; au point où j’en suis, si je reste enfermée dans l’appart, je vais casser des trucs. Ou taper sur mes gosses. Un reste de raison me permet de réaliser que je risquerais de le regretter ensuite.
Je rentre un peu calmée. Alors que je me déshabille pour prendre ma douche, j’entends ma fille qui dit à son papa :
- Maman, elle est énervante.
Mon mari se marre :
- Non, elle est énervée. Maman, elle est énervée.
Je pense que les deux peuvent se dire.
Au déjeuner, mon mari propose gentiment d’aller m’acheter un Ipod l’après-midi même (je prends ça pour de la gentillesse, mais à la réflexion, cette généreuse proposition est probablement davantage inspirée par la crainte d’une nouvelle crise de rage de ma part).
Toujours est-il qu’il me rapporte bel et bien un minuscule Ipod, un truc tellement petit qu’il n’y a pas de place pour un écran, ce qui m’évitera au moins de revoir le symbole bizarre. Il ne me reste plus qu’à remettre dessus toute la musique que j’ai sur mon ordi.
Ce matin, je suis retournée courir pour la première fois depuis le fâcheux incident. L’Ipod marche très bien, ce qui est une bonne nouvelle pour tout le monde. Mais comme j’ai eu la flemme de faire le tri, j’ai mis dessus tout un tas de morceaux qui traînaient là dans mon répertoire « musique » mais ne sont guère appropriés à la course à pieds. Notamment « A Wonderful World », chanté par Louis Armstrong.
Pour courir, c’est nul. C’est le genre de chanson qui donnerait plutôt envie de marcher très lentement sous les arbres, en songeant au temps qui passe, à la lumière dorée dans les branches dénudées, au renouvellement prochain de la Nature avec le Printemps. Mais moi, en écoutant cette chanson, je ne pense à rien de tout ça. Je pense à la cuisine de White City, quand Hamish mettait un de ses vieux trente-trois tours sur le pick-up du salon et que nous étions une dizaine à dîner à la lumière des bougies sur le coup de vingt-trois heures.
Hamish et Auriol étaient les enfants du propriétaire de la maison que j’habitais à Londres, dans laquelle nous étions toujours au moins six co-locataires.
On appelait la maison « White City ». A cause de la station de métro toute proche, ainsi nommée (je me demande pourquoi ; les maisons étaient plutôt grisâtres dans ce quartier qui n’avait rien de chic).
Je me suis installée à White City un samedi. Il a suffi de quelques allers-retour en métro ; j’avais très peu d’affaires et je ne m’en portais pas plus mal d’ailleurs.
N’étant à Londres que depuis quelques mois, je ne connaissais pas grand-monde. Aussi, je me réjouissais de vivre enfin en coloc. J’allais certainement me faire plein d’amis… voire plus. J’avais aperçu Hamish quand j’étais venue visiter la maison : il m’avait drôlement tapé dans l’œil.
Pas très grand mais bien fait, de belles et larges épaules, et surtout un visage plein de caractère ; une mâchoire carrée, un nez un peu fort, très masculin, et des yeux bleu « cobalt » sous d’épais sourcils arqués qui donnaient à son regard une détermination farouche. Bref, une figure très adulte, aux traits précis et achevés. Et que dire de sa voix… profonde, troublante, un accent d’Oxford très pur –comme sa sœur. D’ailleurs elle aussi possédait ce genre de traits taillés à la serpe, ce regard dur ; malheureusement pour elle, cette absence de douceur qui seyait à son frère la rendait au contraire plutôt moche.
Mon idylle avec Hamish semblait bien partie : dès mon arrivée, il m’a proposé de l’accompagner au marché de Portobello, dimanche matin. « Sois prête vers huit heures, il y a plus de produits quand on y va tôt ».
J’ai attendu jusqu’à dix heures dans ma chambre, assise sur mon lit avec mon sac à main, avant de descendre dans la cuisine pour y trouver Hamish, échevelé et encore en pyjama, prenant son café.
- Ah, mince, s’est-il exclamé en me voyant, passant la main dans sa tignasse fournie. J’avais complètement oublié.
- Euh… c’est pas grave.
- Non, attends, donne-moi dix minutes et on y va.
Nous sommes partis une heure après. Bon. Le marché, je m’en fichais un peu, alors qu’il reste ou non un large choix de produits… c’était pas comme si j’avais eu l’intention de faire la cuisine.
Mais Hamish, lui, ne s’en fichait pas. Deux heures durant, nous avons arpenté le marché, allant d’étals en étals pour comparer la qualité, les prix, et surtout taper la discute avec les vendeurs et les vendeuses à qui Hamish faisait la bise (fervent admirateur de tout ce qui était français, il avait apparemment adopté cette coutume que je trouve horripilante.)
J’avais la dalle ; je m’étais levée à sept heures, moi. Hamish ayant acheté ses trois navets et ses quatre patates, j’espérais que nous allions déjeuner, quand mon compagnon s’est tourné vers moi et m’a dit avec enthousiasme :
- Tu sais quoi ? Je vais t’emmener voir le plus bel immeuble de Londres.
Hamish était architecte.
- Ah oui ? C’est loin ? Parce que peut-être, on pourrait d’abord déjeuner…
- Non non, c’est tout près, on y va à pieds.
Une bonne demie-heure de marche nous a conduit au pied d’un ensemble de grandes tours grises, genre HLM.
- Voilà. Tu vois, c’est d’après Le Corbusier. Un génie. C’est l’habitat du futur…
- Ah oui. Super.
- Attends de voir l’intérieur.
Nous avons pris l’ascenseur jusqu’à un étage élevé, puis emprunté une passerelle dont les vitres sales donnaient sur le dehors.
- Tu vois, ça communique. C’est génial, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?
La question était visiblement de pure forme.
- Génial.
Malheureusement, non seulement je n’avais aucun commentaire intelligent à faire mais je pensais de plus en plus à mon estomac, et à l’heure de marche qu’on allait se taper pour rentrer à White City.
Notre folle histoire d’amour aurait assez bien pu s’arrêter là, d’ailleurs Hamish m’a complètement ignorée durant plusieurs semaines. Puis, un soir d’été que je me trouvais dans le petit jardin en train de boire en Coca, il est venu me trouver.
- Tu sais, mes parents ont une maison d’hôtes à la campagne –à Cheltenham. C’est immense… une sorte de château. En été, c’est vraiment sympa. Tu veux venir ? Moi, j’y vais ce week-end. Y’aura des copains...
- Oui, ok. Ça me fera très plaisir.
- Bon, alors sois prête vendredi vers six heures.
J’avais compris la leçon ; je ne me suis pas pressée pour rentrer du boulot vendredi soir. Pour finir, nous sommes partis samedi après-midi. Un dénommé Charlie est passé nous prendre en voiture. Nous avons fait le tour de Londres pour passer chercher d’autres gens.
- J’ai préféré venir ici d’abord, sinon j’allais être en retard, a dit Charlie.
Nous étions six dans la caisse, moi toute serrée entre deux types qui se parlaient au-dessus de ma tête.
- Les parents ont du monde ce week-end, alors on sera dans la grange, a précisé Hamish en se retournant depuis le siège avant où il s’était confortablement installé.
J’ai dû blémir.
- Mais pour toi, a-t-il ajouté en me faisant un clin d’œil, il y aura une chambre. Dans le château. La plus belle.
J’ai souri avec soulagement. Tout allait bien. Il faisait un temps superbe, j’allais passer un chouette week-end à la campagne.
- Voici mes parents. John et Diana…
Comme John se penchait vers ma joue, j’ai dû lui faire la bise ; à Diana aussi.
- Tiens, y’a Oliver ? Je croyais qu’il n’était pas là ce week-end, a dit Hamish d’un air plutôt mécontent en regardant derrière sa mère.
Un jeune homme marchait vers nous. Très différent d’Hamish, il était long comme un roseau ; un peu maigre. Et très beau, avec les yeux remarquables de son frère sauf qu’ils étaient vert clair, et que ses sourcils étaient plus fins, ce qui donnait à son regard une intensité différente, un peu hallucinée. J’ai commencé à me demander si je n’allais pas plutôt m’intéresser à Oliver. Avec un peu de bol, il n’aimait pas Le Corbusier.
- On n’a pas pu faire autrement, a dit John. Il voulait rentrer… nous a fait une vraie scène à la clinique…
Avant que j’aie pu poser la moindre question, Oliver était là.
- Salut Hamish, a-t-il dit en serrant la main de son frère.
- Salut. Oliver, je te présente une copine…
- Salut, a marmonné Oliver en me regardant comme si j’étais transparente.
- Bon, je vais montrer sa chambre à mon amie. A plus tard, Olly.
- Elle n’est pas encore prête, la chambre. Tu n’as qu’à mettre tes affaires dans la nôtre en attendant, m’a dit Diana en souriant avec affabilité.
Hamish et moi sommes partis en direction de la maison, qui n’était pas vraiment un château mais tout de même un grand manoir.
- Olly est schizophrène. Je ne pensais pas qu’il serait là ce week-end… il est un peu pénible. Parfois il a des crises de violence…
A l’intérieur, nous avons emprunté un grand escalier en pierre dans la pénombre.
- Voilà, c’est la chambre des parents. Bon… tu veux te changer avant le dîner ?
Me changer avant le dîner ? Pourquoi faire ?
- Ben… c’est à dire, j’ai rien d’autre… enfin j’ai juste un tee-shirt propre pour demain, quoi…
- Ah. Mes parents font table d’hôtes, ils aiment bien qu’on soit un peu chic… attends. Je sais ce qu’on va faire. Je vais te prêter des fringues de ma sœur…
- Mais ça m’ira pas.
Auriol, elle mesurait cinq centimètres de plus que moi, et faisait deux fois ma carrure.
Hamish est tout de même revenu cinq minutes plus tard avec une robe. Et des escarpins.
- Tiens. Essaie toujours.
Je suis donc descendue dîner en boitant dans des chaussures trop grandes, flottant dans une sorte de sac sans manches que je devais sans cesse remonter sur mes épaules pour ne pas risquer d’avoir soudainement les seins à l’air.
A table, nous étions placés. Et assez étrangement placés : Hamish et ses copains se retrouvaient ensemble à un bout de la table, j’étais à l’autre bout avec Oliver et ses parents. John et Diana se levaient fréquemment pour s’occuper de leurs hôtes. Je n’avais d’autre choix que de faire la conversation à Oliver.
Je me creusais la tête pour trouver ce que je pouvais bien demander à quelqu’un qui n’avait pas de boulot, pas de domicile, et passait le plus clair de son temps en clinique.
- Euh… tu viens souvent ici le week-end ?
- Oui, a-t-il répondu.
Il s’est tourné vers moi sans sourire. Son regard vert, d’une intensité maladive, était très gênant. Et il ne disait rien.
- Ah oui, c’est bien, ai-je enchaîné. Et… ça te plaît alors ici ?
- Non.
Alors là, j’ai décidé de lâcher l’affaire. Je préférais encore dîner en silence.
- C’est à cause des parents, a dit Oliver.
Il s’adressait forcément à moi, il n’y avait personne d’autre.
- Ah oui ?
- C’est à cause d’eux que je suis comme ça.
Justement, Diana était en train de se rasseoir en face de nous.
- Quand j’avais dix-sept ans, ils m’ont forcé à prendre des médicaments. Ça m’a rendu fou. Maintenant ils me laissent à l’hôpital. Comme ça ils ne m’ont pas sur le dos.
J’ai regardé Diana. Elle faisait semblant de s’intéresser à son assiette.
- Non mais c’est vrai, a repris Oliver, plus fort. Vous faites tous semblant. Y’en a marre à la fin. J’en ai marre, moi.
Toute la tablée s’est tue. Diana s’est ratatinée sur sa chaise.
- Allons, allons, Olly, a dit John avec calme. Viens, on va faire un tour.
- J’ai pas envie de faire un tour.
Brusquement, il a saisi sa fourchette et s’est mis à manger. On ne l’a plus entendu de tout le repas.
Après, Hamish tenait à se rendre à l’anniversaire d’une de ses amies d’enfance. J’ai passé la soirée toute seule dans le canapé de la dite amie, toute godiche dans ma robe hideuse et buvant verre sur verre afin de me donner une contenance. Quand nous sommes enfin partis vers trois heures, je ne pensais plus qu’à mon lit.
Charlie a arrêté sa voiture devant la grange qu’Hamish occupait avec ses copains.
- Je vais t’accompagner jusqu’à la maison, m’a dit Hamish.
Nous marchions dans le noir, très proches l’un de l’autre, et je pensais que c’était bien dommage de ne pas profiter de l’occasion mais que ce serait pour une autre fois ; je me sentais trop moche et j’étais vraiment trop nase.
Arrivé devant la porte, Hamish a fouillé ses poches.
- Merde.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- J’ai pas la clef.
- Hein ??
- Ben non. J’ai dû oublier de la prendre… bon, j’suis désolé.


